Des métaux lourds et des arguments légers

 
Assez régulièrement tel ou tel honorable correspondant m'envoie un lien internet, pour information et avis.
Cette fois ci le mail était ainsi titré :

"Ah!ah! J’attends un commentaire de notre ami André… tendre comme à son habitude"
Il menait à ceci :



Puisque nous en sommes aux aveux en tous genres : je dois pour ma part avouer une certaine fatigue (une fatigue certaine) devant les facéties de Pierre Guigui (ce blog en porte de nombreuses traces).

Ici, comme trop souvent, il nous inflige le fâcheux :

"Le monde du vin est prompt à répéter les pires inepties et les fausses rumeurs, en se campant dans des certitudes sans aucun fondement et avec un aplomb déconcertant."
Avec le temps j'en suis arrivé à la conclusion que ce genre d'entame tentant de discréditer des contradicteurs mal définis en dit toujours plus sur les pratiques de celui qui la profère que sur les cibles qu'il vise. 
Comme on le disait à l'école primaire de Saint Laurent de la Cabrerisse : 

"c'est ç'lui qui dit qui est"

Mais restons en à l'argument de départ : 50% de Cuivre en plus dans les vins conventionels (quoique le fourre-tout "conventionnels" puisse vouloir dire) et 63% de Cadmium en plus ? vérifions ce qu'il signifie et quelle est sa validité !

A l'appui de cette affirmation anxiogène nous avons ce lien autopromotionnel.  

Il nous affirme que : 
"Cadmium et Cuivre [sont] moins présents dans les vins biologiques
et pour ce faire il se base sur 
"une vaste étude statistique portant sur plus de 42 500 vins commerciaux, français et internationaux, issus des cinq derniers millésimes".
Des statistiques ? 
En la matière, mon maitre à penser se nomme Aaron Levenstein
Selon lui : 
"les statistiques c'est comme le bikini, ce qu'elles dévoilent est suggestif, ce qu'elles dissimulent est essentiel".
Regardons de près ce que ce bikini nous montre :
 

"Des différences marquées en faveur des vins biologiques
Premier constat : les vins biologiques présentent globalement une charge minérale plus faible, en particulier pour certains métaux

Affirmation illustrée par le spider graph que voici :

Figure 1 : 
Diagramme radar des médianes, échelle en pentadécile (15) à partir de la base de 42 500 vins

Le commentaire aimablement fourni nous dit ceci : 

"Le cuivre est traditionnellement associé à la viticulture biologique, en raison de l’utilisation de traitements à base de cuivre (comme la bouillie bordelaise). Pourtant, les analyses réalisées sur vins finis montrent des niveaux moyens plus faibles dans les vins biologiques".





Au delà du fait que le Cuivre est largement utilisé par l'ensemble des vignerons, certifiés bio ou pas, c'est dès ce stade que ça commence à piquer ! car si le spider-graph nous montre des médianes ... le commentaire évoque des moyennes
Or ce n'est absolument pas la même chose !





Exemple simple avec cette courte série de données : 1 / 10 / 12 /15 / 17
Sa moyenne est : (1 + 10 + 12 + 13 + 14) /5 = 10
Sa médiane est : 1 / 10 / 12 / 13 / 14
On l'aura compris : le poids des valeurs extrêmes (ici le 1) impacte différement le résultat obtenu, selon la valeur (médiane ou moyenne) que l'on retient. 
En outre, si je montre un graphe avec une valeur médiane de 12 puis le commente en me référent à sa moyenne (10), ça pose question sur ma compréhension de ce que je suis sensé expliquer ... 

A ce stade, ceux qui ne sont pas encore en PLS m'objecteront avec raison qu'en plus le spider graph ne dit rien à quoi sérieusement se raccrocher : 
- une échelle en pentadécile (un pentadécile à 12 ? le concept est novateur puisqu'autant que je sache un pentadécile est sur une échelle de 15 et non pas de 12) 
- qui n'indique donc ni les valeurs chiffrées, ni leurs intervalles de confiance 
Rien ne permet donc au lecteur de savoir si du point oenologique ou sanitaire ces différences ont un sens (du point de vue statistique, au vu de la taille de l'échantillon on peut supposer qu'elles sont significatives).

Comme je le disais régulièrement aux étudiants de 1ère année de DNO :
"Si on vous montre un résultat c'est qu'il renforce ce que l'on veut vous dire. Sinon on ne vous le montrerait pas ! Donc le résultat on s'en fout : ce qui compte c'est la façon dont il a été obtenu"

Pour approcher ce genre d'information il faut aller chercher un article des auteurs concernés, on le trouvera là.
(je dis bien "approcher" car nulle part je n'ai trouvé de publication, en peer review ou pas,  donnant des valeurs chiffrées et une méthodologie vérifiable pour cette comparaion bio / pas bio).


Puisqu'ici il s'agit d'un 
"Zoom sur le Cuivre (Cu) et le Cadmium (Cd)
je ne m'intéresse qu'à ces deux composés pour lesquels l'article me donne ces valeurs :

Cuivre :
 
- moyenne 142,6 µg/L (
soit très exactement 0.0001426 grammes par litre !)
- médiane 69,7 µg/L 
- écart interquartile 127.1

Cadmium : 
- moyenne 0,32 µg/L (0.00000032 grammes par litre !!)
- médiane 0,24 µg/L
- écart interquartile 0.23

Avec des valeurs aussi faibles, s'intéresser à des différences de 50 ou 63% revient à mesurer l'épaisseur du trait. On me permettra d'objecter que cet exercice est vain. 
Vain et inquiétant si l'on n'a que ça à mettre en avant pour défendre les vins bio !
Car sur ces bases analytiques, revendiquer 50% de moins dans les vins bio : la belle affaire qu'une variation de 
0.0000713 grammes par litre !
Bref : on comprendra que pour avoir de l'impact il valait sans doute mieux s'appuyer sur un tel spider graph que sur des valeurs chiffrées.

Car oui : 
1. ces valeurs moyennes sont ridiculement faibles
Ce qui, d'ailleurs, augmente l'impact des erreurs liées à la méthode utilisée.
2. les médianes sont encore plus faibles (et significativement différentes des moyennes). 
3. les écarts interquartiles sont relativement élevés (car ils sont proches de la moyenne). Ce qui indique une dispersion et une hétérogénéité importantes. 

On peut donc légitimement s'interroger sur le sens réel des différences de teneur en Cu et Cd ! (quand bien même le travail initial est intéressant en ce qu'il promet d'arriver à distinguer et identifier les vins selon ces analyses de teneurs en minéraux).
Surtout pour différencier des modes de culture !
Car au vu de l'ensemble des résultats présentés,
 ces deux éléments semblent modérément variables ... du moins si on les compare aux autres grands éléments minéraux.

Pourquoi ? 
Parce que la teneur en Cuivre du vin fini ne dépend pas des applications de Cuivre à la vigne ! 
Je sais bien que c'est totalement contre intuitif, mais c'est ainsi ! 

Oui : au delà de l'importance de la pluviométrie après traitement et avant vendange 
il faut savoir que lors de la fermentation le Cuivre précipite avec les lies. Il est donc naturellement éliminé du vin avec les sous produits de la vinification (j'abordais ces questions - et bien d'autres -  dans cet article).
Dès lors, si la teneur dans le vin fini est anormale ce sera dû non pas à l'utilisation de Cuivre à la vigne mais à des contaminations post fermentaires (pour l'essentiel dûes à des matériels obsolètes) ! 
Pour aller plus loin on pourra lire un de mes vieux billets qui s'intéresse aux métaux lourds dans le vin.

J'ajoute que certaines résines, dites "échangeuses de cations" et divers traitements oenologiques tels que des colles à base de levures, voire des charbons, pourraient être en mesure de diminuer la teneur en Cadmium du vin.

Vous l'aurez compris à la lecture de tout ce qui précède : 
- rien ne témoigne d'une baisse de ces teneurs du fait de la seule viticulture bio,
- juger de différences de valeur pour les attribuer à tel ou tel label sans connaître la réalité des process viticoles et oenologiques du vin analysé me semble pour le moins hasardeux.

Pour toutes ces raisons, il faut oser clamer haut et fort :
1. qu'il y a des différences significatives de teneur en Cuivre et en Cadmium selon que le vin est bio ou pas bio,
2. que ces différences sont systématiquement en faveur du bio qui de ce point de vue serait vertueux en permettant automatiquement d'obtenir des vins aux teneurs en Cu et Cd significativement plus faibles.

Car ce sont des promesses qui me semblent particulièrement imprudentes (en particulier pour qui cultive de la vigne sur un sol riche en Cadmium pour des raisons géologiques ou historiques).

Ceci dit au delà du fait qu'au vu des teneurs annoncées, la plupart de mes lecteurs sont déjà retournés se coucher avec la sérénité d'un moine zen sous anxiolytiques : ils mourront d'une cirrhose avant d'avoir été mis en danger par le Cuivre ou le Cadmium contenus dans leur vin.
 

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