samedi 5 avril 2014

J’étais dans l’aviation, au sol



« J’ai vu l’A380 : il est passé par chez moi. Moi, j’étais dans l’armée de l’air. Au sol. On démarrait les avions avec une manivelle ; vous savez : une tige de métal qu’on tournait pour lancer le moteur »

Ce sont sans doute les premières phrases sortant des banalités d’usage que m’a adressées mon cothurne. Un papy de 80 balais venu se faire opérer un œil et qui, assis à côté de notre fenêtre, regardait passer les avions. Ensuite il y a aussi eu :
« Des fois ils passent au dessus de chez moi. Y a deux ans y en un a qui s’est planté par chez nous. Un avion, hein ! Y passent souvent par là. Et là, celui là, poum, tombé : 8 morts ».
La rubrique aviation a été peu fournie.
Mais, pour le reste de la journée, il avait sa généalogie et la guerre de 39-45 en réserve.
De drôles d’histoires … pas toujours vraiment drôles, car riches en morts violentes et destins funestes. J’en parlerai sans doute un jour : elles en valent la peine.
Ou bien faut-il les laisser dormir en paix ?
Bref, Papy était intarissable et parfois drôle.
Cette drôlerie naturelle qui, pour moi, caractérise les vieux du Sud-Ouest. Celle qui se manifeste moins dans ce qui est dit que dans la technique narrative elle même. Je ne sais trop comment te décrire çà … certainement pas en te dressant son palmarès hospitalier : entre sa cataracte, sa prothèse de hanche et sa rupture du tendon rotulien c’était à se demander comment il tenait encore debout, Papy.
En tous cas, il était intarissable, Papy. Intarissable … et sourd comme un pot.
Du coup, nos discussions ont été un poil décousues … et sont, de fait, rapidement devenues ses monologues.
Je crois que son chien - un épagneul breton dont il m’a beaucoup parlé - lui manquait et que j’ai servi d’objet transitionnel, un vague ersatz à cette brave et irremplaçable bête. Une chienne dotée de qualités d’écoute que jamais, au grand jamais, je ne saurais égaler. Et puis elle a un regard si vif !
Plus jeune j’ai eu un setter ; j’ai donc essayé de me souvenir de sa façon de hocher la tête. L’imitation a eu l’air de satisfaire Papy, mais faut dire qu’avec son œil à l’ouest il était forcément bon public.
Pour me raconter ses histoires, Papy avait abandonné la fenêtre et les avions pour se rapprocher de moi. La fenêtre et les avions étaient la manivelle qui l’avaient fait démarrer, il n’en avait plus besoin car il ne s’arrêterait plus. Ou presque plus car, parfois, Papy se renfonçait dans son fauteuil en simili cuir gris, jumeau du mien ; derrière le rideau bleu pâle qui séparait très approximativement nos domaines respectifs je n’entendais alors plus que sa respiration difficile.
Et çà, çà, c’était salement pas bon signe.
Car la nuit aussi il était intarissable, Papy.
Car la nuit aussi, Papy a tenu à me faire part de son expérience aérienne (au sol) en reproduisant fidèlement (quoiqu’un peu fort) le bruit des Junker, une fois que sa putain de manivelle leur avait mis le moteur en sur régime.
Un cauchemar.
Et c’est là que j’ai su que c’est un putain de menteur Papy ! Son espagnol breton, chien fidèle parmi les fidèles, un parangon de klebs, soit disant qu’il dort avec Papy.
!?
Aucune bête ne supporterait ce que j’ai enduré ces deux nuits là. Pas même un chien sourd. Car il est évident qu’il vibre d’enfer, Papy ! Et même Lassie, chien fidèle ne dormirait pas sur le Stromboli en éruption !
Bref … vu comme il doit résonner, çà m’étonne pas qu'il soit tout délabré et désossé de l’intérieur. Que, du coup, il doive écumer les cliniques de Midi-Pyrénées pour, peu à peu, s’y faire rafistoler … jusqu’au séisme nocturne suivant.
Le trou de la Sécu existe : je l’ai rencontré et il vit pas loin de Tarascon sur Ariège !
Infirmière du matin, chagrin : après la première nuit elle a trouvé que j’avais une petite tension, la charmante de service.
10 / 6 ?
Moi, je me serais donné 2, grand max.
Par contre Papy pétait la forme. Il pétait tout court d’ailleurs. Et moi j’étais prêt à les tuer jusqu’au dernier : lui, son chien, et ses avions à manivelle.
M’enfin, entre la tension dans les chaussettes et la médication pré opératoire : il risquait rien pépère. Du coup il s’est rendormi un petit coup en attendant d’aller au bloc.
C’est un putain de hooligan, Papy : il m’a même pourri le réveil.
Mais, finalement, on est venu le chercher. Ce n’est qu’après lui, un peu stone et très naze que, moi aussi, on m’a descendu au bloc.
Le canard, c’est pas gras !
Mais d’abord, il y a eu le soulagement.
Enfin … non : il y a fatalement eu un avant.  Avec la peur, cet avant .
Une tendinite mal soignée. Façon détournée de dire soignée par le mépris, autre détournement de pas soignée du tout.
Puis ce contact avec Véronique. Véronique et moi été camarades de lycée à Gauguin, à Papeete. Puis nous nous sommes recontactés, quelques 30 ans après. Elle a pu, ainsi, m’apprendre qu’Eric était devenu kiné … et exerçait à quelques kms de chez moi.

Au lycée, Eric était dans les mêmes classes que nous. C’était le surfeur fou (moi c'était la plongée) et, nous étions tous deux fondus de photo (c’est au labo du Lycée Gauguin que j’ai véritablement chopé le virus de la photo. Lui y allait beaucoup parce que c'était sombre et climatisé. Généralement, il n'y allait pas seul ...).
Ainsi, cette douleur à l’épaule droite et cette ordonnance oubliée (qui, d’ailleurs, s’est avérée être périmée) seraient le prétexte aux retrouvailles avec Eric.
Un Eric qui m’a appris avoir choisi de devenir kiné lors de la rééducation suivie après un méga carton avec sa chérie (oui, elle aussi fréquentait Gauguin. Et le labo photo ...). Qui m’a, aussi, appris tout en soignant l'épaule droite que j’avais une grosseur anormale à l’épaule … gauche. Et m’a donc vivement suggéré de consulter.
Dont acte.
Une échographie s’en est suivie.
Là, après quelques commentaires tant emphatiques qu’incrédules sur la qualité visuelle de mon deltoïde (surtout chez un type qui, au-delà du débouchage de bouteilles, n’avoue aucune autre activité sportive susceptible de le muscler là) on finit par lancer l’échographie et, ainsi, me signaler voir des trucs qui devraient pas être là. Des masses de tissu musculaire indifférencié qui pourraient venir  d’un putain de choc antérieur (mais lequel et quand ?) mais aussi – surtout ! – qui éliminent la première option suggérée par Eric et le généraliste : un bête lipome.
Une façon habile de donner du corps, mon corps !!, à l’hypothèse deux, à peine effleurée, mais qui resurgit alors violemment : un myosarcome.
Le cancer du bras gauche quoi …
On ne vantera jamais assez l'infinie délicatesse du corps médical.
Retour à la case toubib d’où je saute directement à l’IRM … après un mois d’attente. Un putain de mois de Décembre au cours duquel le flip monte. Vite et haut, très vite et très haut, pour ne plus me quitter, aussi sournois que ce qui habite probablement mon bras.
Le jour dit, l’attente de l’IRM – longue – est du pur concentré d’angoisse, qui monte en flots réguliers et lourds. L’analyse elle-même, un genre de plongée au cœur même de la confrontation avec HAL (2001 Odyssée de l’espace) en devient presque rassurante par son étrangeté et son côté anxiogène naturel (si tant est qu’il soit possible de conférer une quelconque naturalité – même celle de l’angoisse - à ce putain de tube !).
Un lipome.
Finalement, c'est bien un bon gros lipome. Une saleté de truc qui fait grosso merdo 8 cm x 8 cm, et comporte 2 lobes qui lui donnent une étrange ressemblance avec la tête de Mickey Mouse.
Donc, il est gros ce con. Très gros. Et mal placé. Très mal placé.
Bref il est gavé de défauts mais, in fine, je n’ai jamais dans le bras que ce qu’au marché au gras de Samatan, le premier canard mulard venu arbore fièrement entre peau et carcasse. Dès lors, compte tenu que, dans le Sud-Ouest, le pire crétin est capable de dégraisser un canard, ce n’est pas un lipome, même avec la tête de Mickey, qui va poser problème !! (et tant pis pour ce qui, n’en déplaise à la manipulatrice cugnalaise, n’a rien d’un deltoïde schwarzzeneggien).
Bon, après cette IRM, il y aura l’intégralité du parcours du patient (un mot dont je découvre la sublime adéquation) : chirurgien, re IRM (non, non : même dans le lipome il n’y a pas de tumeur), re chirurgien. Le tout est entrecoupé de quelques visites au généraliste ou à l’anesthésiste, sans oublier tel ou tel bilan sanguin, ça semble essentiellement dédié à des échanges de courrier, tant il est vrai que je coûte moins cher qu’un timbre poste. Je rapporte même beaucoup plus puisqu'à chaque étape de ce putain de parcours personne n'oublie de me facturer ses honoraires.
Depuis quand on fait payer le facteur qui te livre le courrier commençant par "Cher confrère" ?
Bref le parcours de santé. Enfin … de non santé.
Une fois le pic de pure trouille passé le dit parcours m’a souvent laissé perplexe (être un patient patient – mets le dans l’ordre que tu veux – n’empêche pas l’ingratitude du rassuré) car trop souvent échoué ou, au mieux, abandonné à des courants inconnus, dans telle ou telle salle d’attente.
Sans même effleurer les hallucinants retards des professions de santé qui, parfois, touchent à l’essence même du temps.

Epilation brésilienne ? non non : la totale !
Bref, au bout du bout, le couronnement : l’hospitalisation.
Ambroise Paré
, j’y étais venu en Septembre 2001, après avoir retrouvé la piste de Laurent. Laurent qui avait salement morflé lors de l’explosion d’AZF ; moi, ce jour là, j’avais eu la bonne idée d’être en Bourgogne … enfin, le matin. Le soir j’étais de retour dans le capharnaüm toulousain. C’est sa monstrueuse gestion du truc qui a initié ma prise de distance d’avec la boite qui m’employait à l’époque. Bref … si après l’explosion çà avait été un méga boxon, une fois admis à Ambroise Paré Laurent avait été fort bien pris en charge (les choses s’étaient à nouveau gâtées, ensuite, lorsqu’un pneu de l’ambulance qui le menait chez ses parents avait explosé sur l’autoroute …).
Ambroise
, j’y suis entré au matin, la veille de mon dégraissage (non sans avoir pris soin de revoir Fight club, quelques jours avant) afin de réapprendre l’ennui. L’ennui car il est rigoureusement impossible de s’habituer à la vacuité, à ce qui doit être ma chambre, mon lieu de vie, mais ne peut-être apprivoisé.

Bip-bip d’appareils que je suppose médicaux (les consoles de jeu ont abandonné ces codes là de longue date), couinements de roue des chariots qui parcourent le couloir, voix de patients, soignants, visiteurs, aussi les deux mecs qui, dans le couloir, trafiquent la tuyauterie.
Devant « ma » porte, les aides-soignantes attestent que ceci est leur territoire, en aucun cas le mien. Impression de transparence. Fausse impression : je ne suis pas transparent, je fais partie du mobilier. Un mobilier temporaire et éminemment interchangeable. Un qui s’use vite et se remplace une fois retapé. Car ici on remplace quand c’est remis à neuf.
Bien sûr j’ai oublié mes IRM à la maison.
Bien sûr je n’ai pas pris de serviette. Or une clinique n’est pas un hôtel …
Bien sûr dessous de bras et épaule me démangent : la veille au soir je me suis tartiné d’une crème dépilatoire et, bien sûr, pendant la nuit j’ai eu droit à une réaction allergique. Bien sûr tout çà était inutile : la zone (mal)traitée étant trop réduite, au matin il a fallu y aller au rasoir. Maintenant j’ai l’épaule et le bras comme un cul de nouveau né.  Et çà me tire et démange.
Pensée parasite vers B qui évoqua parfois le dépoilage de mes épaules mais ne le fît jamais ; pourtant, elle n’aimait pas cette animalité. Finalement raser cette épaule pour une boule de graisse plutôt que pour elle … je n’ai jamais eu le sens des priorités.
Des tas de papiers à remplir, de décharges à signer. Cependant pas en nombre suffisant pour emplir le vide de l’attente. Anecdotiquement, la préoccupation majeure des corps qui meublent les lieux ne semble pas être une quelconque maladie nosocomiale (elles font l’objet d’une abondante documentation, et d’un affichage omniprésent) mais bien les vols en chambre. Des vols qui semblent se produire avec une belle régularité.
On me voit dans un couloir avec mon chéquier ? on s’étonne illico, sans oublier de louer mon courage.
J’avoue être venu avec mon ordinateur portable ? on me regarde alors comme le fou que je dois être.
Merde : je veux pas regarder la télé ; je veux (je voudrais) recommencer à écrire mes conneries nombrilesques, aussi finir un truc professionnel. Ex professionnel. Des résultats d’essais à traiter avant de les commenter, levures et activateurs de fermentation. Finir çà, même si j’ai quitté mon boulot il y a presque deux mois et que les résultats sont arrivés ensuite.
Peut-être est-ce aussi une occasion d’avancer l’autre projet, de prendre le rythme afin d’être sérieusement dedans une fois que je serais revenu chez moi, une fois que j’aurais eu la couenne dégraissée.
Au bout de 3 h je me fais déjà chier, avec l’impression d’être là depuis la nuit des temps. Attente – Dossier à l’accueil – Attente – On me conduit à ma chambre. Nous y serons deux – Attente – Dossier médical à remplir (c’est donc là qu’intervient le : « merdeuuuuh j’ai oublié mes clichés d’IRM ! ») – Attente – Prise de tension – Attente – Récupérer in extremis un plateau repas dans le couloir – Attente, attente, attentes.
Oui, je comprends décidément mieux l’usage de : « patient ».
Bref … je me perdu … où voulais-je en venir ? J’ai commencé par : « d’abord, il y a eu le soulagement ».
Le soulagement, oui. Puis, hier soir, à la veille de mon hospitalisation, la fébrilité a commencé à monter, également au cours de la nuit, et crescendo au matin. Un truc sur le thème de : « merde, je vais me faire ouvrir l’épaule, un type (ou plusieurs ?) va tripoter là dedans, refermer en mettant un drain et pourquoi pas y oublier un parapluie, puis je vais attendre que tout çà se vide et se ressoude. Simple spectateur ; impuissant du début à la fin. Chier bordel : c’est tout sauf naturel cette daube ». Bon, en même temps, le truc que j’ai dans l’épaule est naturel et je ne suis pas mécontent d’en être bientôt débarrassé, naturellement ou pas. Tu sais, la naturalité, parfois …
Quoiqu’il en soit j’aime pas ce qui se prépare. Pas du tout !
De surcroît c’est inimaginable ce que je peux m’emmerder entre murs et plafond blancs, sol de lino bleu en chambre et orange pour le couloir (au cas ou l’on se perdrait ?).
Putain de bordel de pompe à merde : quand t’es là avec rien d’autre à rien foutre que te dire que, à un moment ou un autre, on va venir te chercher pour t’ouvrir afin de te dégraisser l’épaule tu intègre bien que c’est affreux et ridicule mais que t’es finalement rien d’autre qu’une cochonnerie de magret de canard, comme celui qui t’attend au congélo (avec un bras bientôt en écharpe, je suis pas prêt de le bouffer celui là …).
Dans le même temps, alors que je me regarde le nombril, ailleurs – un ailleurs proche -, un bip-bip ; un type qui râle, ou respire ? sans doute les deux ! dans le couloir une voix qui dit : « à bientôt … allez, à bientôt ! », comme une incantation. Et moi qui écris et laisse monter l’envie de pisser, pour m’occuper l’esprit tout en gardant au moins ce contrôle là sur mon corps et son devenir.
Au poignet, on m’a mis un bracelet. Mon nom, mon adresse, ma date de naissance (plus je vieillis, plus je m’étonne de la voir reculer dans le temps), 08002962 : mon matricule, et le nom du chirurgien qui va m’ouvrir. Voilà : ces 5 données c’est moi, dans cet univers là.
Alors que j’écris je remarque face à moi, accroché au mur, un flacon de « gel antiseptique pour les mains ». « Hände desinfektionsmittel », qui doit être de l’allemand et « Handdesinfectie gel », sans doute en batave. L’impression de découvrir l’Amérique en ne voyant pas de version anglaise. Du coup je lis (enfin, essaie de lire) toute l’étiquette, dans les trois langues. Là, , je crois que je commence à vraiment m’emmerder !
J’en suis rendu à espérer le prochain arrêt de chariot d’aides soignantes à proximité de ma chambre (dont je laisse la porte ouverte) pour attraper au vol quelques bribes de leurs échanges.
Le temps se traîne, me traîne !
J’en viens à imaginer que si avant une intervention chirurgicale on te laisse tant t’emmerder (on te pousse à t’emmerder ?), c’est en prévision d’une éventuelle couffe opératoire. On t’habitue à être mort, comme çà, si on te rate, tu sera pas surpris : tu continuera à rien foutre ! La seule différence c’est que les discussions des aides soignantes seront remplacées par celles des vers (affiner le concept en faisant parler les aides soignantes en vers ?).
Je vais aller me prendre un thé (vert) à la machine qui est au bout du couloir, après l’ascenseur. Il y a 78 pas pour y aller. Sans doute à peu près autant pour en revenir (penser à vérifier). Le trajet plus le temps de faire le thé et de le boire sur place … tout çà devrait m’occuper une petite dizaine de minutes.
En plus, avec un peu de chance, le thé devrait augmenter mon envie de pisser. Cà, çà va bien m’occuper l’esprit !

J’adore qu’on m’arrache les vêtements
C’est à peu près là que Papy est entré en scène.
J’en voulais de l’occupation ?
J’en ai eu …
Après …
Après, habillé en schtroumpf (putain, la gueule du slip hospitalier … du jamais vu !) je glisse et je plane sur le dos dans les couloirs d’Ambroise Paré. Plafonds, ascenseur, plafonds, portes coulissantes et, finalement, bloc opératoire.
On me parle ? Je plane, même à l’arrêt !
Je plane, et je guette : il est 10h30 et je veux me souvenir jusqu'au bout du bout, ne surtout pas perdre le contrôle. Ils ne m’auront pas, ou pas si facilement, pas sans lutte en tous cas. Et je me souviendrai de l’anesthésiste ! Et s’il me demande de compter, alors j’irai à l’aise jusqu’à 4. Et en prenant mon temps !
C’est bien sûr à ce stade là de mes bonnes résolutions que je me réveille, peu après 14h30. Comme je ne saurai jamais jusqu’où j’ai pu compter (ni quelle gueule avait l’anesthésiste … mais juste que de toute évidence y en avait un, et un trapu !), on doit pouvoir considérer çà comme l’échec de la volonté contre la chimie.
Je ne sais pas bien combien de temps a pris mon atterrissage, en salle de réveil. De toutes manières le vrai retour au réel a eu lieu plus tard. Plus tard … lors de mon arrivée en chambre : lorsque j’ai vu et donc réalisé que, bien sûr, inéluctablement, fatalement, Ronflator était là, tapi dans son lit, à m’attendre ...
Bien qu’encore dans le coltard, je l’ai bien sentie l’appréhension de la nuit qui allait s’ensuivre …
La journée, elle, s’est passée comme elle a pu : vautré sur mon lit avec un drain dans l’épaule gauche et une perf dans la main droite j’ai régulièrement pissé sous cape (et, donc, sous couette) dans un pistolet (il fallait bien éliminer le différentiel entre le drain et la perf) et répondu par borborygmes incompréhensibles même pour un mec moins sourd que Papy aux tentatives de discussion de ce dernier.
Dans l’après midi, Papy pépère a même fait une petite sieste, histoire de récupérer de son anesthésie de l’œil. J’ai frisé la dépression en constatant que, sans préjuger de l’effet de l’intervention sur l’œil, le ronflement était resté intact.
La nuit venue çà a été l’enfer, bien sûr.
J’aurais pu me lever, je l’aurais tué je crois. Vraiment.
Terrible. Vraiment aussi.
Déjà, la perf d’un côté et le drain de l’autre çà limite un peu côté positions. Quand en plus le coton dans les oreilles suffit pas à faire silence et que tu dois te coller l’oreiller sur une oreille et une seule çà devient vraiment galère d’atteindre sinon le nirvana du moins un vague calme (surtout quand t’a deux oreilles et quasiment pas de bras).
Et rien, rien, R-I-E-N pour stopper çà.
Et l’infirmière qui me dit en boucle que non elle peut pas me filer de somnifère car je sors d’une anesthésie, que non elle a pas de boule Quiès, que oui c’est l’enfer : quand elle passe dans le couloir elle entend le monstre alors même que la porte est fermée.
Je crise.
Puis elle réalise que depuis l’opération j’ai pas été changé et que, donc, je porte une espèce de blouse à la con qui me colle partout par le double effet du sang, de la bétadine et de la sueur, que je repose sur un truc en plastique des plus inconfortables.  Bref que c’est l’enfer, là aussi.
Elle déchire ma blouse - comme je commence à émerger et n’aime pas rater l’occasion de dire une connerie je lui glisse : « j’adôôôôre qu’on arrache mes vêtements », ce à quoi elle répond que ce ne sont pas ceux qu’elle arrache d’habitude (ce que je lui souhaite de tout cœur) –, me fait passer un T-shirt propre (pas si simple quand t’a un bras naze auquel s’attache 1m50 de tuyau plastique qui alimente en sucs divers son flacon terminal. Ensuite, dans un méritoire accès de compassion, elle va secouer Papy pour qu’il change de position. Ca me donnera bien une ½ heure de répit. Grâces en soient rendues à ma bienfaitrice.
N’empêche : au matin j’ai une tronche de shar-peï pas frais et vois partir Papy avec une joie non dissimulée.
Au passage, comme y a pas de petite vengeance, je lui glisse l’histoire de Laurent et son accident d’ambulance, après son opération de l’œil à Ambroise Paré. J'espère qu'il en a fait des cauchemars.
Puis, comme un bonheur n’arrive jamais seul on vient me demander si je veux toujours une chambre en solo, car l’une d’elles vient de se libérer.
Tu m’étonne, si je la veux la chambre …

Mon flacon et moi
Là, bien sûr, j’approche de l’extase.
Imagine :
- D'abord on m’annonce que je vais changer de chambre.
- Puis, dans la matinée, on m’enlève la perf. Perf dont l’aiguille restera encore une demi journée en place, plantée dans une veine au dos de ma main. Assez de temps pour me devenir insupportable : je vois le parcours de l’aiguille sous ma peau, et très vite bouger cette main, ma main droite, devient psychologiquement insupportable … alors que bouger la gauche est juste physiquement impossible).
- Enfin, je change effectivement de chambre, avec tout mon barda et là, là, une brave dame m’annonce que je vais pouvoir me laver. Elle m’attaque la moitié supérieure au gant de toilette. Du pur bonheur. Je me finis les basses œuvres à la douche et enfile un vague short et un T-shirt propres. Ca confine au paradisiaque !
L’après midi se traine entre les thés à la menthe, quelques tentatives d’écriture sur l’ordinateur enfin sorti de son sac, l’écoute de France Inter grâce à mon nouveau jouet sensé être un téléphone et l’entame de Beloved … dont je sens que j’aurais du mal à le finir.
Surtout le calme, enfin.
Bon, fatalement, je m’emmerde vite et, du coup, en viens à guetter les multiples riens qui meublent les heures. Ma porte reste ouverte et parfois je vois passer quelqu’un. Ca m’occupe jusqu’au moment ou je réalise que, moi aussi, je fais partie de ces errants qui, quelques instants, meublent le champ de vision des autres alités.
Beuhhhh ….
Ce monde là est vraiment étrange et, par solidarité, je me fais la promesse de ne plus jamais regarder mon poisson rouge de la même façon (je ne savais pas encore que ce sale con allait profiter de mon absence pour bouffer la crevette. Ma défunte crevette d’eau douce : un truc microscopique payé le prix d’un homard breton adulte !).
Bref la nuit vient fatalement. Alors, j’arrive assez facilement à faire abstraction des bruits de jeux télévisés qui sortent des chambres voisines pour sombrer dans le sommeil avec une joie non dissimulée. Et ce malgré le va et vient qui s’installe et va rythmer cette nuit et celles qui la suivront : chaque fois que je veux changer de position ou me retourner, je me réveille, attrape mon drain et son flacon, fais passer le tout de l’autre côté du lit, pose soigneusement le flacon par terre et me rendors après avoir trouvé une position qui me convienne tout en épargnant mon épaule droite. Jusqu’à la prochaine translation.
Bref, je m’habitue à vivre avec cette étrange prothèse.
Un truc inquiétant m’a été greffé dans le bras et me suit donc partout. Il s’agit de vider la cavité faite ou, du moins, d’empêcher qu’elle ne se remplisse de divers sucs causant alors un méga hématome en lieu et place du lipome maintenant disparu.

Je dors plutôt pas mal, malgré ce ballet nocturne avec mon flacon et les visites régulières des infirmières venant prendre ma tension. Curieux comme on s’habitue à des contraintes  de toutes sortes pour, si vite, sinon les trouver naturelles du moins ne plus en être réellement incommodé.

Dégrafer un soutien-gorge d’une seule main
Ce n'est que le lendemain que je me suis vu : un type mal coiffé & pas rasé, en short de surfer, avec des godasses de merde aux pieds, un T-shirt San Francisco sur le dos et qui fait des allées et venues dans un couloir borné d'épaves dans son genre avec, en guise d'excuse, un drain dans le bras gauche.
La loose, quoi.
Hop : opération lavage, rasage, habillage. Programme simpliste mais qui s'est rapidement avéré (presque) trop ambitieux : le lavage, je t'ai déjà dit. Sauf que là c'est moi qui ai tout fait, sans aide extérieure. Ca m'a pris 3 plombes car avec un bras en l'air et ce putain de flacon qui traine fatalement dans mes pieds, c'est pas toujours simple tu sais ? Le rasage je m'en suis démerdé. Il faut te dire que je ne me suis jamais rasé qu'à la main, à l'ancienne (même si j'ai très vite renoncé au coupe choux. VRAIMENT très vite). Y a vraiment qu'une main qui sert pour ce genre de truc. Pas de mérite, donc. C'est n'est qu'après que çà c'est gâté.
Le caleçon et le T-shirt çà allait encore.
Mais le jean … Ben ouais, bien vu : je n'ai que des jeans à boutons. Et, vois tu, arriver à détacher un soutien gorge avec 3 doigts d'une main et à l'aveuglette sans trop merder çà m'a pris du temps mais j'y suis arrivé … encore qu'il y ait des modèles plus coriaces que d'autres. Un peu comme les coffres forts j'imagine ? Bref les bases sont bonnes et je me débrouille honnêtement, même si j’ai bien conscience d’être encore perfectible. En revanche, attacher les boutons d'un jean d'une main, là, tu sais : çà confine à l'exceptionnel, même en y mettant les 5 doigts de la main ! C’est LE putain de challenge !! Faut dire que je m'y suis moins entraîné que pour les soutiens gorge. Question de priorités. Enfin ... pour tout te dire, les boutons : les détacher avec une main c'est jouable. Si, si : je t'assure. Mais ATTACHER ces boutons à la con (et y en a un P-A-Q-U-E-T, et y sont vraiment petits) ben pour le coup ça te fait passer dans la catégorie supérieure.
M'enfin j'y suis arrivé, et avec une main … enfin … tu sais : avec les deux mains je les ferme pas toujours tous ces fameux boutons ... alors avec une seule mimine, je peux pas te jurer que c'était vraiment hermétique. Mais çà y ressemblait pas mal.
C'était l'avant première des gestes du quotidien qui allaient, pendant les deux semaines à suivre, meubler mes journées ... alors que jusque là je les exécutais quasi inconsciemment et en quelques minutes.
Car il m'a fallu déployer des trésors d'ingéniosité (et faire pas mal d'essais merdouillards) avant de pouvoir faire la vaisselle ou me couper une tranche de sauç !
Bref, et pour revenir à la clinique : chacun de mes boutons à peu près à sa place, comme il était encore tôt, très tôt, et que çà m'éviterait d'être ridicule en public, j’ai profité du vide pour aller me faire un autoportrait au drain, entre machine à thé vert et ascenseur.

J'ai des joies aussi simples que narcissiques. Je le sais bien.

Encore plus tard, le toubib m'a annoncé que le truc était plus volumineux, rétif et vicieux que prévu. Plus dur à enlever donc. Mais que çà avait pu se faire en intégralité et sans dégât interne. Quelques tests plus tard il ajoute que, de façon étonnante, il ne semble pas, non plus, y avoir d'autre trouble.
Il me demande si j'ai MAL ?
si moi j’ai mal ? non, même pas mal !
Du coup, à midi, ayant repris du poil de la bête je me suis fais mon petit complexe de supériorité et ai refusé les anti-inflammatoires.
Sur un thème du genre :
« j'ai pas mal, je résiste à la douleur, je gère, même pas besoin de vos drogues.
Mwahahahahhhhh je suis le maître du monde
 ».

Bien sûr, le soir venu : le maître du monde, les anti inflammatoires et les autres drogues il se les est avalés sans autre forme de procès et, surtout, sans faire de commentaire superflu.
Te dire le reste n'apporterait rien de plus.
3 jours à faire des gouttes dans mon flacon.
Puis une infirmière a fini par venir m'en séparer du dit flacon. Et j'ai PAS DU TOUT aimé la gueule du drain sorti de mon bras. Cet HENAURME tuyau de merde faisait à l'aise un parcours de 5 ou 10 cm sous ce qu'il reste de mes muscles.
Berk !!
Puis retour chez moi.
Y vivre avec un bras.
Oui : la vaisselle, les boutons de jean, me laver en intégralité et quelques autres joyeusetés, telles que simplement dormir sans reposer sur l'épaule (le premier réveil de la première nuit alors que, justement, je « reposais » sur cette épaule …), au rythme des visites d'infirmière pour soins post op. Tu vois le genre de trucs, en mode « plan méga glandouille ».
Parfois j'ai pris mon sac à dos (sur l'épaule droite) et, mon bras solidement arrimé au torse, suis parti faire le tour du village à pied.
Boire un café et acheter trois merdes.
Surtout sortir de mon antre.
Rien de plus je te dis.
Simplement que l'épilogue est tombé hier à la visite post op avec le chirurgien : la cicatrice est longue et difficilement ratable mais pas trop moche me dit il (alors qu'il m'a recousu au barbelé, je le vois bien !!), mais il m'annonce avec fierté que j'ai échappé aux complications multiples et variées qui m'avaient été agitées sous le nez.
Surtout, SURTOUT, comme l'IRM le laissait penser, les quasi 100 g de graisse ainsi disparus n'étaient que de la bonne graisse bien saine.
Pas de cochonnerie cachée dedans.
Hop : 100g et sans effort.
Les Weight watchers, c'est que des pignoufs
Bientôt recommencer à nager.
Les boutons de jean çà y est, j'ai repris.
Les soutiens gorge, faut voir.

Vraiment, super opération.

L'algodystrophie ne s'est déclenchée que quelques mois plus tard.
C'était en 2008. On est en 2014 et elle est toujours là.

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