vendredi 4 avril 2014

L'ascenceur de 22h43




Souvent les ascenseurs se ferment alors que tu t'apprêtais à y entrer. Pire : à l'intérieur personne n'a esquissé le moindre geste alors qu'il était évident que tu étais dans l'urgence. La porte se ferme et tu t'estime heureux de pas, en plus, l'avoir prise dans la gueule.
Parfois on te les renvoie ces maudits ascenseurs, du moins quand ils ne sont pas en panne.
Plus rarement on te l'offre, l'ascenseur. On te l'offre comme çà, parce qu'il est clair que ce putain d'ascenseur il te faut le prendre, vu que t'en as salement besoin.
On te l'offre.

A deux reprises, alors que je m'avançais vers des escaliers à la con menant à de sales caves, à deux reprises : on m'a offert des ascenseurs salutaires et inattendus.
Oui : ils sont arrivés par surprise vers 22h43, juste à temps quoi. Et m'ont mené non pas à la cave mais vers les étages supérieurs.
Deux fois.
C'est énorme, deux fois.

La première fois ?
Je sortais du CFPPA où, entre autres choses, je mettais en place et coordonnais telle ou telle formation pour adultes en reconversion ... et m'apprêtais moi aussi à devenir un adulte en reconversion professionnelle. Oui, en effet, c'est exactement çà : la bouteille de Puligny-Montrachet 1er cru 5 ans avant et là, tout d'un coup, le saut dans le vide pour le DNO.
Pour commencer, le saut dans le vide administratif.
Parcours classique débutant aux ASSEDIC afin d'y faire une demande d'AFR (Allocation Formation Reclassement) et espérer quelques revenus pendant la formation.
On monte le dossier.
La nana en face de moi m'informe que je toucherai 56% de mon ancien salaire pendant toute la première année de formation, sans dégressivité. Mais que dès le mois de Juin finissant la première année de formation, je reviendrai dans le système classique ... et serai donc considéré comme chômeur de longue durée. Autant dire que "revenir dans le système classique" sous entendait un revenu en chute libre.
Ensuite, avant le début de la deuxième année, on recalculerait mes droits ... et ce serait pas glorieux, côté pognon, la deuxième année ! Valait mieux pas qu'il y en ait une 3ème !

Or quand t'as 35 ans, un revenu satisfaisant, une pension alimentaire du genre dissuasif, que tu viens de quitter ton job pour devenir œnologue et qu'on te dit que tu va passer un an à bouffer du riz (enfin si t'arrive à payer l'eau et le gaz pour le faire cuire), t'as beau être motivé, ben tu commence (un peu tard) à te poser quelques questions du genre existentiel ...

C'est là que le premier ascenseur de 22h43 arrive.

Mon interlocutrice relisant mon parcours professionnel me demande si j'ai bien bossé dans le CFPPA que mon CV revendique et surtout si j'y avais bien, entre autres choses, aidé à la réflexion puis la mise en place des projets professionnels des étudiants en général, et de ceux préparant un BPREA en particulier.
Ben oui, j'ai.
Elle me sort alors les nom et prénom d'une étudiante ... qui ne m'évoquent rien.
Elle complète alors : "mais si : les asperges". Et ces asperges sont lumineuses !
En effet : une étudiante qui préparait un projet d'installation.
Avec des asperges.
Et son projet était sympa et ben foutu, mais côté commercialisation (et, donc, finances et viabilité) c'était pour le moins perfectible. J'avais donc passé du temps sur ce dossier (en même temps j'étais payé pour çà !) et, accessoirement, fait jouer ce qu'il restait de mes connaissances et réseaux à Rungis.
Le dossier était passé.
Du coup elle avait fait part à sa sœur du travail qu'on avait réalisé en vue de son installation.
Et maintenant ça se passait bien pour elle ... m'annonçait sa sœur qui elle était employée par les ASSEDIC et, incidemment, assise face à moi.

Ca fait un joli bruit, un cabine d'ascenseur qui arrive à l'heure voulue et s'ouvre juste pour toi.
Un bruit de ce genre :
"Ecoutez, c'est quelque chose qu'on fait pas mais pour vous je le fais : votre contrat AFR je vous le signe sur deux ans. Bon, pendant les vacances universitaires vous allez retomber, c'est inévitable. Mais à la rentrée vous allez revenir comme maintenant. En cas de souci vous ressortez le contrat".
                                                     
Il y a eu souci. Alors j'ai ressorti le contrat.
"Une erreur sans doute, tant mieux pour vous"
"Oui, comme vous dites : une erreur sans doute, et tant mieux pour moi"
J'ai fait ma seconde année à 56% de mon ancien salaire, j'ai quand même vendu ma collection de BDs, mais dans mon riz y avait de quoi le transformer en risotto.

C'est bon le risotto.
Surtout aux asperges       


La seconde fois ?
Tribunal de Commerce.
J'y suis venu couvert de cendres et  la corde au cou pour finir de m'y faire pendre haut et court.
J'attends.
Passe une de mes clientes. Enfin, ex cliente.

Et c'est là que commence mon Ode à Sainte Cécile.

Sainte Cécile, avocate de son état.

"Ah, André, çà tombe bien : j'essaie de vous joindre depuis plusieurs jours. J'ai peur de m'y prendre trop tard mais je voudrais fêter mon anniversaire chez vous, comme l'année dernière, en privatisant la péniche. J'espère que pour la date  prévue vous n'avez pas encore bloqué de réservation ?"

Je lui explique que plus rien n'est bloqué, sauf mon compte en banque et, accessoirement, mon avenir. Que pour l'instant mon seul souhait raisonnable est qu'elle ne représente pas la partie adverse.

"Mais que vous arrive-t il"
Je le lui explique ... tout en regrettant intérieurement ne pas avoir eu plus de clients comme elle et son chéri ! Il faut dire qu'il faisaient partie des gens qui collaient avec le concept de départ qui, en plus, étaient charmants. Avec lesquels il faisait bon discuter et raconter mes petites histoires à propos des vins et de ceux qui les font. Ils étaient donc parmi la toute petite dizaine de personnes pour lesquels je gardais toujours de la place au cas où. Même les soirs de grosse affluence (oui : aussi incroyable que cela puisse paraître il y avait des soirs de grosse affluence).

"Avez vous un avocat ?"
Ben non, j'ai pas d'avocat. En fait j'ai rien. Plus rien à part un procès au cul.

"Ecoutez : si vous voulez j'assure votre défense et ça ne vous coûtera rien".
Pendant deux ans elle a bossé. Bien. Très bien même puisqu'elle a gagné en appel et m'a ainsi sauvé les 20 années à venir.

Moi, je serais à la place de Jérôme Kerviel j'envisagerais de changer d'avocat ...
Après (je passe les détails de cet après mais y reviendrai peut-être un jour ça doit peut-être pouvoir être drôle) j'ai fini par atterrir à Pauillac. Et ça tombe bien : Cécile et son chéri aiment les beaux rouges, et La Poste ne me vole pas toujours ceux que je leur envoie.


Deux fois, les ascenseurs sont arrivés.
Deux fois, car à deux reprises on me les a envoyés, comme çà, juste parce que j'en avais besoin.
Ca fait un bien ....


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