mardi 7 juillet 2015

A propos des désagréments de l'agrément



J'ai un petit souci avec les indignations rituelles, habituelles et quasi programmées : elles sont généralement prévisibles autant qu'inutiles.

Du côté du microcosme pinardier, je veux dire la blogosphère, un des passages obligés - un quasi rite initiatique - c'est la protestation outrée contre ces abrutis qui n'ont pas donné l'agrément au vin si réussi de ce vigneron si sympathique.
Je force à peine le trait. Si tant est que je le force ?
Et, dans la foulée, il ne reste plus aux suiveurs qu'à enchaîner en en rajoutant quelques couches à propos de ce système archaïque,  ridicule, et qui pose des problèmes insurmontables contre lesquels il est urgent - pour ne pas dire vital - de s'indigner ... tout en omettant consciencieusement de faire la moindre proposition pour l'améliorer, ce putain de système à la con  ...

A ce propos : je crains que le plus souvent on n'ignore quasiment tout du fonctionnement du dit système !
Dès lors ...
Oui : connaître le réel fonctionnement de ce que l'on honnit n'est qu'un détail !
Car l'important est de s'indigner : çà permet d'être sûr de ne pas rater le train qui démarre et, j'imagine, d'avoir la réconfortante impression d'être un rebelle. Un anti système sauveur du vaste Monde en général et de son extension pinardière en particulier.
Trop la classe.
En quelque sorte :
Je m'indigne donc je suis.
L'étape ultime, c'est quand on signe une pétition sur internet.
Là tu sais que tu es devenu un putain de résistant : Jean Moulin en plus solide, en plus crédible.
En plus durable, surtout.

Pour ma part, le système archaïque j'y suis et j'y participe.

Oh, à peine : je ne suis qu'un genre de dilettante.
Disons, plus précisément, que j'y suis ou y fus, que je l'observe et qu'il m'arrive également d'y participer.
S'il ne devait pas, ou plus, me convenir je le quitterais  : j'ai en effet une idée assez précise de la réalité de mon influence lorsqu'il s'agit de faire évoluer ce genre de truc.
Ouais : tu te soumets ou tu te démets.


J'y suis et j'y fus.
J'y suis comme dégustateur à l'agrément, j'y fus en tant qu'œnologue conseil accompagnant des vins jusqu'à leur agrément.
C'est pas à la marge de préciser ça, car il est évident que selon où tu te trouves ton point de vue et donc ton opinion peuvent connaître quelques variations qui ne sont pas que de forme : qui a fait un peu de photo et s'est intéressé à la polysémie de l'image en aura une idée précise.
Les autres prendront leur dictionnaire.

J'y suis.
Comment cela s'est il fait ?
Après appel à candidature de l'ODG concernée, candidature suivie d'une formation au principe et aux modalités de la dégustation d'agrément puis d'un test grandeur nature histoire de valider (ou pas) la capacité à reconnaître tel ou tel défaut.
Lorsque j'y suis passé on était sur les fondamentaux du genre : ascence, phénols volatils, IBMP et, me semble t'il un quatrième voire un cinquième que j'ai oublié(s).
TCA sans doute, peut-être aussi géosmine ?
Peu importe au fond (d'autant que je vais bientôt retourner me faire, moi même, à nouveau agréer - ou pas - comme dégustateur).
Il s'agissait en tous cas de défauts que l'on est susceptibles de rencontrer et qu'il faut donc être capable de reconnaître et de nommer sans risque d'erreur.
Une fois validé (ça m'aurait fait braire de pas l'être !) il ne me restait plus qu'à participer à tel ou tel jury pouvant être un contrôle amont ou aval.

Oui : un jury, ce fameux truc qui juge de façon archaïque (au moins quand il recale un vin que d'autres aiment, ont aimé ou pensent qu'ils pourraient éventuellement aimer).
A ce stade, je crains fort qu'un nombre important des contempteurs de l'exercice en question n'y aient jamais participé, et je ne suis pas sûr qu'ils aient une idée précise de ce qui s'y passe ni de comment ça s'y passe.

Alors quoi ?
Alors à chaque séance nous sommes 5, représentant différents collèges.
D'abord goûter un vin (obtenu par assemblage de divers vins de l'AOP en question), vin ne représentant ni un minimum, ni un idéal, mais posant "seulement" une balise, un repère sur ce à quoi les vins de l'appellation ressemblent.
Ensuite de quoi vient la dégustation des candidats : œil, nez et bouche pour savoir si chaque vin présente (et si oui à quel niveau) des insuffisances et/ou des défauts et si, surtout, il correspond bien à ce qu'un vin de cette appellation est ou devrait être.
La première partie du questionnement devrait être très objective, la seconde est plus subjective. On en sera, je pense, d'accord.
Mais ce n'est pas toujours si évident : qui a eu la même voisine que moi, oui : celle là même qui s'obstinait à trouver du végétal partout, surtout là où - selon moi - il n'y en avait pas, en aura pleinement conscience.

Le problème de la voisine se règle assez facilement (sans doute plus facilement qu'elle n'a du pouvoir régler son problème de voisin ...) car le défaut n'est considéré sérieux, selon les cas, qu'à partir d'une note de 3, 4 voire 5 / 5.
Il faut alors le nommer précisément et lui donner une intensité : faible, moyenne ou forte.

Pour ce qui concerne les défauts et la voisine, une fois que chaque dégustateur aura rendu sa feuille, remplie et rendue sans aucun échange avec ses co dégustateurs (et sans avoir - faut il vraiment le préciser ? - aucun élément permettant de savoir quel est le vin dégusté), trois cas se présenteront :
- moins de 3 dégustateurs (sur 5) ont trouvé un défaut : le vin est donc considéré sans défaut,
- 3 dégustateurs ou plus ont trouvé un défaut et sont d'accord sur sa nature et son intensité ? la cause est entendue, et le défaut enregistré et signalé. La suite dépendra de l'intensité du dit défaut, et du stade auquel la dégustation a eu lieu.
- 3 dégustateurs ou plus ont trouvé un défaut mais ne s'accordent pas sur sa nature et/ou son intensité. Alors les dégustateurs ayant trouvé un défaut sont réunis et peuvent à nouveau goûter ce vin, cette fois en échangeant entre eux afin de trouver un accord.
Soit ils se mettent d'accord pour qu'une majorité se dégage sur un ou plusieurs défaut(s) et intensité(s) ... soit il n'y a pas de défaut.
La procédure me semble simple, équilibrée et pour tout dire : plutôt bien conçue.

Ce n'est cependant pas toujours le cas, et c'est là où je vous voulais en venir quand je disais "j'y fus".


J'y fus.
Dans mon boulot d'œnologue conseil il m'est quelque fois arrivé de voir un vigneron débarquer avec une fiole de son vin ... et un rapport de son ODG le recalant pour tel ou tel défaut décelé à la dégustation.

A ce stade il me faut dire que ce n'était jamais une ODG pour laquelle je dégustais : je ne participais en effet qu'aux dégustation d'agrément d'appellations sur lesquelles je ne suivais aucun domaine.
Le meilleur moyen de ne pas être confronté à un conflit d'intérêt est, me semble t'il, de ne pas se mettre en position que cela arrive. C'est plus simple à organiser pour un œnologue conseil qui rode un peu. Sinon c'est aux organisateurs de le prévoir et le régler en invitant qui il convient d'inviter.

Quoiqu'il en soit : c'est toujours plus facile de trouver qu'un système qui nous est étranger, pour ne pas dire ennemi, est absurde alors que ceux auxquels on participe, on les trouvera généralement d'une confortable honnêteté.

Je pense par exemple à ce producteur dont le vin avait été recalé par 4 dégustateurs sur 5, pour manquements graves ... mais avec des descriptifs de manquements très différents pour chaque dégustateur.
Entre autres joyeusetés, ça allait du moisi terreux au végétal en passant par je ne sais quelles autres horreurs.
C'est un peu gênant qu'un défaut grave ne soit pas le même pour tout le monde : on peut alors avoir l'impression (doux euphémisme) qu'il n'est pas si grave - ou en tous cas pas si évident - que cela ...
Bien entendu en dégustation je ne décelais rien de tout cela (mais ne çà prouve rien) et, après Chromatographie en Phase Gazeuse, le vin se révélait indemne tant de géosmine (moisi terreux) que d'IBMP (végétal) (ce qui est un peu plus incontestable).
Je passe la suite, si ce n'est pour dire que le vin finit par être agréé.

En vertu de quoi il me semble clair que l'absence de consolidation de commentaires de dégustation divergents émis par des dégustateurs qui n'ont peut être pas tous été réétalonnés récemment, ça fait un peu braire (pas qu'un peu en fait) et que, en conséquence, certaines conditions de dégustation et d'exploitation des résultats de dégustation en vue d'agrément gagneraient sans doute à être harmonisées.
Je fais toujours dans le doux euphémisme, j'en conviens bien volontiers.

Pour autant : un système quel qu'il soit çà se fait vivre et s'améliore.
On peut y travailler, ou on peut au contraire choisir de faire du buzz sur les réseaux sociaux.
C'est selon.


Crier systématiquement au loup, à l'incompétence, à l'archaïsme ou à la jalousie et la vengeance professionnelles parce qu'un vin a été recalé à l'agrément, franchement : c'est extrêmement casse couilles.
En particulier quand ces cries d'orfraie sont poussés par des gens qui ignorent totalement les conditions de ces dégustations et qui oublient fort à propos qu'il peut aussi arriver qu'une bouteille soit défectueuse.
Non, pour eux c'est simple : le vin et son étiquette, le vigneron et son discours leur ont plu et pourtant la quille a été recalée ?
C'est bien la preuve I-R-R-E-F-U-T-A-B-L-E de l'ineptie du système et de l'incompétence ou de la psychopathie de ceux qui le font - bénévolement - vivre (: les dégustateurs).





 Et c'est généralement à ce moment précis que la marmotte sort le truc emballé dans du papier alu et commence à jouer du reggae ...











(et pour qui ne l'aurait pas compris : le point de départ de mon billet est là)


2 commentaires:

  1. Bjr, Merci pour cette vision de l'intérieur.
    Est-ce que l'aspect "typicité" entre en compte dans la dégustation de l'ODG ? Et sur quels critères ?

    Et dans le cas dudit refus auquel il est fait référence en lien : peut-on vraiment avoir un vin, acide, gazeux, moisi, asséchant, plat ??? Certains défauts me paraissent exclusifs les uns des autres (moisi/plat)...

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    1. Pas de quoi !
      Merci à vous de ce commentaire

      Sur la typicité :
      Dans mon billet je parlais de subjectivité : on y est forcément en plein !
      Au sein de l'ODG pour laquelle je déguste il nous est demandé si le vin correspond bien à un vin de l'appellation en question. En sachant qu'à chaque session - ainsi que je l'indique dans mon billet - nous avons à disposition un vin issu de l'assemblage de divers lots de l'appellation qui sert de référence (pas un minimum requis ou un idéal. Juste un genre de balise). En outre le collège "production" et "porteurs de mémoire" est nécessairement représenté.
      Nota : sur les dégustations auxquelles j'ai participé, si quelques vins ont pu être recalés (plus ou moins durement) pour manque de qualité aucun ne l'a été pour manque de typicité.

      Sur les refus pour défauts multiples :
      Oui, on peut avoir des causes multiples et des défauts multiples. On peut aussi avoir un vin d'une part plat et d'autre part touché par exemple par la géosmine (le côté moisi / terreux).
      Moi, ici, c'est plutôt l'association d'"acide" et de "plat" qui me gène.
      Comme quoi ;-)

      Quoiqu'il en soit çà fait quand même beaucoup de défauts pour un seul vin ...

      Bref : ce qui me gène dans l'histoire qui me sert de point de départ (et dans le cas du producteur que je suivais que je cite dans mon billet, ainsi que quelques autres que je ne cite pas) c'est le rejet d'un vin pour une liste de défauts "à la Prévert" dont on peut penser - sans en avoir la preuve - que chaque dégustateur a trouvé un défaut mais que personne à aucun moment n'a cherché à vérifier les ressentis des dégustateurs et à les synthétiser.
      Pour ma part je ne remets en cause ni l'AOP, ni l'ODG, ni les dégustations ou les personnes qui y participent.
      Je regrette "simplement" que la concertation et l'harmonisation post dégustation ne soient pas la règle systématique. Il me semble, en effet, que si un défaut est grave et rédhibitoire est signalé il doit, a minima, être identifié et quantifié par la majorité des dégustateurs.
      On a le doit, parfois, de ne pas mettre le bon mot sur la bonne sensation, personne n'est infaillible.
      Ce qui (me) pose problème c'est quand 5 personnes dégustent, que chacune trouve un défaut grave différent de celui des autres et que le rapport est envoyé ainsi.
      Je ne dis pas que çà s'est passé ainsi : j'en sais rien je n'ai jamais dégusté pour eux. Je dis juste que quantifier le défaut et donner le nombre de dégustateurs qui l'ont détecté me semblerait devoir être un minimum.
      (quand "la voisine" que j'évoque sentait du végétal, pour moi c'était des Bretts. Soit on envoie Brett et Végétal et basta ! Soit une majorité a trouvé un défaut sans mettre le même mot dessus, auquel cas on se concerte. Je préfère la seconde solution).

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