jeudi 10 mars 2016

Une petite histoire du greffage


L'arrivée, dans la seconde moitié du XIXème siècle, du phylloxéra et ses ravages amènent 3 experts à se pencher sur le problème : Gaston Bazille, Félix Sahut et Jean-Emile Planchon observent des "pucerons" en nombre, et Planchon sonne l'alarme.

C'est le même Planchon qui, aidé de Lichtenstein, établit la présence de larves du puceron sur les racines malades : du coup il baptise la bestiole « Rhizaphis vastatrix » ... mais Victor Signoret établit qu'il est de la famille des Phylloxéra (de mots grecs phyllon « feuille », et xeros « sec « ) et le nomme donc Phylloxera vastatrix.

C'est ensuite un bordelais (Léopold Laliman) qui fait état de l'immunité de certains cépages américains, tandis que Planchon (toujours lui !) pose que le phylloxéra a été introduit avec des plants américains (réputés résistants à l'oïdium).
Planchon part alors pour les USA, d'où il revient avec de nombreux pieds américains qui seront testés à Montpellier.

Le greffage de plants français sur des pieds américains va commencer ainsi et donner lieu (en 1875) à la publication - toujours par Planchon - de « Les Vignes américaines, leur culture, leur résistance au phylloxéra et leur avenir en Europe ».
Comme d'habitude, ça castagnera un moment entre les tenants de la nature qui prônent le greffage sur pieds américains, et les chimistes (les sulfuristes !) promoteurs du traitement au sulfure de carbone.
Ce sont bien sûr les promoteurs du greffage qui l'emporteront, et la technique s'améliorera en se généralisant.


De là à conclure que le greffage date de cette époque il n'y a qu'un pas à franchir ... pour se tromper ! Car on trouve trace du greffage à des dates bien antérieures !

(Nota :
- sauf mention contraire les ouvrages cités ci dessous sont issus de ma collection personnelle, je peux donc envoyer des copies - partielles - de tel ou tel bouquin à qui en fera la demande.
- dans la mesure du possible j'ai intégré à ce billet des liens permettant la consultation des ouvrages cités sur le site de Gallica, ainsi que je l'ai fait plus haut pour le bouquin de Planchon.
-  comme d'habitude,
d'un simple clic les photos peuvent être visualisées dans un format plus confortable).

Parmi les références au greffage que je citerai dans ce billet, la plus ancienne est tant médiévale que ... médicale ! et date du début du XIVème siècle.
Elle est issue du "De liber vinis" d'Arnauld de Villeneuve et se trouve dans sa 6ème recette, celle du vin naturellement laxatif :

6. Le vin naturellement laxatif.
Le vin naturellement laxatif demande de l'habileté. Taillez les sarments dans le sens de la longueur. Extrayez une quantité de moelle. Remplacez-là par de la scammonée, de l'hellébore noir, de l'euphorbe ésule ou un autre laxatif fort. Assujettissez par une ligature comme on le fait pour les greffes. Ainsi la force passera-t-elle dans le cep et rendra-t-elle le raisin laxatif. Dans son traité d'agriculture, Palladius donne la méthode pour en élaborer en arrosant fréquemment le cep de suif de chèvres.


En 1600 on revient à la viticulture, et Olivier de Serres, dans son Théatre de l'Agriculture, se réfère au greffage d'une façon plus attendue : c'est selon lui un moyen de se défaire des mauvaises variétés de raisin en les remplaçant par d'autres, meilleures.
Ce n'est rien d'autre que notre surgreffage moderne :

Source : Gallica - Voir lien ci dessus





Source : Gallica - Voir lien ci dessus


Mais i
l décrit
également un mode de greffage qui permet d'obtenir, sur un même pied, aussi bien des raisins noirs que des raisins blancs.

Il décrit aussi (surtout !) d'autres façons de greffer dont,
par exemple, la greffe en fente

Il fait alors référence à la greffe des arbres fruitiers :

Source : Gallica - Voir lien ci dessus


Source : Gallica - Voir lien ci dessus
 Il décrit aussi très précisément le mode opératoire de la greffe elle même, mais également le matériel et les annexes (dont la cire).




On trouve aussi une longue référence au greffage chez Hall ... enfin, ici surtout chez Dupuy Demportes qui a traduit Hall, mais aussi et surtout considérablement enrichi son travail dans la seconde édition du Gentilhome Cultivateur (parue en 1763).
Une édition dont le Tome 14 est entièrement consacré à la vigne et au vin.




Il s'agit ici aussi de surgreffage (lui ne recommande pas d'utiliser la cire mais propose un substitut étonnant) :

"Il y a une façon de greffer la vigne que l'on nomme greffer en tronc. Elle est la meilleure et la plus certaine pour le succès, pourvu qu'elle oit bien faite : elle ne souffre point d'intervalle pour la fécondité de son fruit. Cette greffe se fait ainsi :
sur les branches d'une vigne encore jeune et vigoureuse, dont on veut détruire la mauvaise espèce, on perce un trou rond qui la traverse de part en part avec un vilebrequin de la grosseur juste du brin que l'on veut entrer, on amène vers ce trou une branche du cep voisin dont on a fait choix; on la fait passer à travers ce trou tant qu'elle peut entrer. A l'endroit où elle doit demeurer on lève un peu l'écorce par dessous. On arrête cette branche à celle sur laquelle on ente, avec un osier refendu. On l'enduit ensuite avec de la terre grasse de prairie avec de la fiente de vache, de façon à ce que l'air ne puisse point entrer."

Il suggère aussi une méthode alternative :

"D'autres choisissent des brins de sarment qui ont déjà porté du fruit, et sans les séparer du pied et sans les fendre ils se contentent de les tailler au dessus de cinq ou six boutons, non pas en talus, comme on taille la vigne, mais en travers, c'est à dire horizontalement. Ils tirent la moelle par l'ouverture de cette taille et versent en place du suc de benjoin dissout dans de l'eau bouillie et réduit à la consistance d'un vin cuit. Ce qui étant fait, ils lient bien perpendiculairement ces brins de sarment à des échalas, de façon que le suc ne puisse pas se répandre et continuent de faire cette effusion tous les huit jours jusqu'à ce que le germe commence à paraitre : plusieurs personnes curieuses ont essayé cette méthode et ont réussi."



D'autres éléments sont disponibles grâce à la plume de Parmentier, dans le Tome  X du Cours Complet d'Agriculture de l'Abbé Rozier (1800) :

Cours Complet d'Agriculture
Abbé Rozier (1800)
"[...] quand on veut seulement remplacer une espèce par une autre, on a recours à la greffe.
L'art de greffer la vigne est ancien, quoique plusieurs papiers publics nous l'aient annoncé comme une découverte nouvelle, il y a douze ou quinze ans. Il consiste à couper net le cep à cinq centimètres en terre, quand la sève commence à se mouvoir, et à le fendre par le milieu dans un espace sans nœuds. On insère dans cette fente deux entes taillées en coin par le gros bout et plus épais d'un côté que de l'autre. Le plus épais garni de sa peau extérieure doit s'adapter de façon que son liber coïncide avec celui du sujet. Après avoir lié la greffe avec un osier, on la butte de terre pour la garantir de l'action du soleil. Quand cette opération est bien faite, quand le sujet est bon, il en résulte des pousses vigoureuses et que dès la seconde année on peut tailler assez long.".


C'est donc 75 ans plus tard que Planchon en viendra au greffage comme solution à la crise phylloxérique :

"L'usage habituel de la greffe est de transformer en producteurs perfectionnés des pieds de sauvageons ou de variétés inférieures. Appliquée à la vigne d'Europe depuis les temps les plus reculés, cette opération est bien connue, dans notre Midi surtout, comme un moyen utile de transformer sur place des vignobles entiers et de leur donner comme une seconde jeunesse. Mais, dans les conditions nouvelles que nous crée la présence du phylloxéra, la greffe se présente sous un aspect presque nouveau. Étant admise la résistance de certains cépages américains à l'action destructive de l'insecte, étant reconnue la faiblesse qu'offrent à cet égard nos cépages indigènes, on a songé naturellement à faire des vignes résistantes les nourrices des vignes non résistantes en insérant sur le système radiculaire des premières le système aérien, végétatif et fructifère, des secondes.".Pour autant, avant la publication de l'ouvrage de Planchon, on trouvait déjà des manuels de greffe : par exemple celui de Faudrin, paru en 1873 sous un titre délicieux.
Au delà des diverses méthodes de greffe qui y sont décrites, ce bouquin mentionne également l'ensemble des variétés fruitières à propager, dont celles de "raisin de cuve".
Les diverses variétés sont accompagnées de
quelques informations basiques :





La suite de l'histoire est connue ...


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