mercredi 29 juin 2016

"En Magnum" numéro 4 : à torts et à Raisin


Je l'ai déjà indiqué dans un précédent billet : l'idée de mon article dans "
En Magnum" N°4 (le numéro vert) était de mettre le pied dans la porte au milieu d'une série d'avis probablement très positifs sur le bio et la BioD.
Pour moi il ne s'agissait pas d'être très (trop ?) critique, et encore moins de parler vins, mais "seulement" de jouer le grain de sable, et de le faire sur des éléments factuels.
Je souhaitais en effet écrire de façon à peu près posée et rationnelle (mais quand même au moins un peu rigolote) alors que je m'attendais à avoir, "de l'autre côté", une série de preuves par le vin.
Oui, la "démonstration" habituelle : ce vin est bon, ce vin est en BioD, donc la BioD est bonne. Ou toute autre proposition ressemblant à ce syllogisme foireux, éventuellement accompagné d'un grand coup de bon sens paysan et autres fadaises à la sauce respect du cycle co(s)mique.





Quand j'ai eu la revue je m'y suis bien sûr lu, trouvant plaisants autant que flatteurs les encadrés de Laroche et Onfray à mes côtés, tant il est vrai qu'il y a pire compagnie.


Puis je me suis mis à la lecture des autres points de vues.

Et mes attentes n'ont pas été déçues.
A tout seigneur tout honneur, les choses commencent avec Michel Bettane et l'on est d'emblée en plein dans la "preuve" par le vin que j'attendais.
La prétendue preuve par le vin.

"j'ai pu vérifier par moi-même l'incroyable efficacité des préparations biodynamiques et du respect des cycles lunaires et cosmiques codifiés dans le fameux calendrier de Maria Thun".
Si nous sommes, bien sur, d'accord sur le mot incroyable je ne suis malheureusement pas certain que nous y mettions le même sens.
Il est vrai que je suis
rigoureux et un tantinet psycho-rigide, un tenant de cette
"science officielle [qui] ne daigne pas encore étudier, comprendre et expliquer".
Mais enfin : goûter un vin et le trouver bon puis, au cours du temps, le goûter à nouveau et le trouver encore meilleur alors que notre goût s'affine, que le talent du vigneron s'affirme et que ses vignes vieillissent ... si tout cela - avec les biais "expérimentaux" que l'on peut imaginer - pouvait avoir force de preuve et suffisait à démontrer l'exactitude des déclarations du vigneron quand à ses théories et philosophies ...

Pour autant je rejoins Michel Bettane sur le plaisir de dégustation des vins de Paul Barre, quand bien même l'élevage de certaines de ses cuvées peut me laisser perplexe. Mais je ne vois pas au nom de quoi imputer plaisir et/ou perplexité au respect des cycles cosmiques !?
Parce que le vigneron le revendique ?
Je crains que cela ne suffise pas.

En revanche je rejoins
Michel Bettane sur ce qu'il nomme
"Le désolant concept de vin nature"
Et ce même si, pour ma part, je le qualifierais plutôt de désopilant concept.
Pourtant comme pour la BioD mon propos ne repose pas, à l'instar de celui de M Bettane, sur la qualité réelle ou supposée des vins mais "seulement" sur le sens des mots et des actes. En effet : qu'y a t'il de naturel dans le fait de planter une variété fruitière à haute densité sur un terroir donné, avant - entre autres choses - de choisir mode de conduite, date de récolte, etc ...
Le vin résulte d'une série de choix humains, ce n'est en rien un phénomène naturel : on est en plein dans le culturel !
D'ailleurs, si j'en crois Cheng Hao :

"Si quelque chose est dit sur la nature, alors ce n'est déjà plus la nature"

Ce n'est qu'ensuite que l'on rentre dans le dur, avec Véronique Raisin et son long article titré :

"Le bio est dans le verre".
En première lecture un aspect peut-être marginal m'a sauté aux yeux : la façon dont elle présente Rudolf Steiner. Elle est là, me semble-t'il, en plein dans la légende dorée et la recherche de crédibilité scientifique que l'on trouve à longueur de site prônant la BioD.
Sauf que çà pique un peu : p42
Steiner est "agronome et médecin" avant, p44, de devenir "polytechnicien et universitaire".
Il semblerait que ce soit un genre de génie universel, ce que n'étant pas : je m'y perds un peu.

Je m'y perds d'autant plus qu'autant que je sache la seule (poly)technique qu'il ait complètement faite remonte au collège moderne et
technique ... où il est entré à l'âge de 11 ans.
J'imagine que la ressemblance avec X est assez lointaine ?

Par la suite,
Steiner étudiera la philosophie. Dans le même temps il suivait un cursus à l'école supérieure technique de Vienne. Un cursus que, d'ailleurs, il n'achèvera pas.
Si cette école est dite
polytechnique, c'est qu'elle comporte divers départements techniques, eux même subdivisés en de multiples instituts. C'est donc l'école qui est polytechnique, pas les étudiants qui suivent l'un de ses cursus (en particulier quand ils ne l'achèvent pas !).

Sinon, ayant obtenu mon Diplôme National d’œnologue au sein de l'
Institut National Polytechnique de Toulouse : je suis moi même polytechnicien.

Cette école supérieure technique de Vienne,
Steiner y fut inscrit pour étudier (encore une fois : sans achever son cursus) maths, sciences naturelles et chimie ... afin de devenir prof.
Ce n'est, me semble-t'il, pas tout à fait le programme d'X, mais plutôt celui d'une sorte d'IUFM.

Autant arrêter de tourner autour du pot : peut-être s'agit il là d'une traduction douteuse de "
Technischen Hochschülen" (une sorte de BTS, autrement dit) dont le sens vrai aurait été laissé de côté au profit d'une traduction à peu près littérale qui peut en arranger certains ? (voir les sites sus dits).

En outre on cherchera en vain dans le cursus de Steiner toute référence à des études de médecine ou d'agronomie.

De même on cherchera en vain, cette fois dans le papier de
Véronique Raisin, ne serait ce qu'une allusion à l'un des réels champs d'expertise de Rudolf Steiner : l'occultisme.


Pourtant, lorsqu'il fonde l'anthroposophie il souhaite mener l'Homme à une meilleure appréhension du monde éthérique (monde des forces formatrices), du monde psychique (monde astral), et du monde spirituel.
Polytechnique quoi, mais version Mulder & Scully.







Quelques encadrés ponctuent l'article.
J'ai ainsi le plaisir et la surprise de croiser mon quasi voisin
KarlTodeschini (p 42), avant de tomber sur la cosmoculture (p44).

C'est délicieux la cosmoculture.
J'adore.

Un must.
Véronique Raisin nous informe que : "cette méthode ouvre les champs de conscience nécessaires à la sauvegarde et au maintien du potentiel de la vie biologique", ajoutant aussitôt : "Louable intention qu'on ne saurait critiquer".
Ah ben alors, s'il suffit d'exprimer de louables intentions pour ne pas être critiqué ... je me contenterai donc de citer
Bernard de Clairvaux (je crois) et son : "l'Enfer est pavé de bonnes intentions" (parfois aussi transcrit ainsi : "le chemin de l'Enfer est pavé de bonnes intentions").
Dois je ajouter que je suis moi aussi plein de louables intentions et donc exempt, par principe, de toute critique ?

Là où je ne suis plus (du tout) d'accord c'est quand on en vient à cet enfumage de haute volée que l'on trouve fort souvent sur les sites faisant l'hagiographie de
Rudolf Steiner :
"Rudolf Steiner a décelé de façon visionnaire des dangers à venir, telle la crise de la "vache folle".
C'est du foutage de gueule qui m'a déjà été servi à plusieurs reprises. En effet, qu'a dit Steiner sur ce sujet ?
C'était le 13 Janvier 1923 :

"Le bœuf se remplirait donc de toutes les matières nuisibles possibles s'il se mettait soudain à être carnivore. Il se remplirait notamment d'acide urique et d'urate. Or l'urate, quant à lui, a des habitudes particulières. Les habitudes particulières de l'urate est d'avoir un faible pour le système nerveux et le cerveau. Si le bœuf mangeait directement de la viande, il en résulterait une sécrétion d'urate en énorme quantité, l'urate irait au cerveau et le bœuf deviendrait fou."
Avec des relectures aussi "précises" que celles des zélotes de Steiner, Michel de Nostredame (Nostradamus) devient lui aussi un visionnaire inspiré.
Certes, sur une page parmi les milliers tirées des écrits et conférences de
Rudolf Steiner il en est une où, pour illustrer son propos un rien confus, il parle de vache devenue folle car elle a mangé de la viande.
Bonne pioche,
Rudie.

Qu'il me soit toutefois permis de dire :
- qu'il y a un Monde entre la "
folie psychiatrique" évoquée par Steiner et l'Encéphalopathie Spongiforme Bovine qui est, dans le lagnage courant, désignée par "maladie de la vache folle". C'est une atteinte du système nerveux, mais pas une "folie".
- que le prion, agent pathogène responsable de la "
maladie de la vache folle", n'a aucun rapport avec l'urate évoqué par Steiner, et que l'urate est responsable de la goutte ou des calculs rénaux et que cela suffit à son bonheur.
- qu'à propos d'urate et de cerveau : on doit pouvoir opposer à
Steiner les travaux de Marc Weisskopf (HSPH, à Harvard). Publiés en 2007, ils tendent à montrer qu'un taux important d'urate dans le sang permettrait une meilleure protection contre la maladie de Parkinson.
Pas si mal pour le cerveau finalement, l'urate !?

En outre, force est de constater que l'on peut faire de même avec les écrits de Nostradamus ou, plus simplement, avec n'importe quel horoscope bien foireux ... mais écrit avec suffisamment de pouvoir évocateur pour s'appliquer à n'importe quoi.
A n'importe quoi pourvu, bien sûr, qu'un évènement quelconque se produise et que l'on puisse ensuite dire sans risque de se tromper "bon sang mais c'est bien sûr : c'est de celà qu'il s'agissait".
D'ailleurs
Nostradamus a lui aussi annoncé la crise de la "vache folle". La preuve :
Déluge prés.peste bovine neuve.
Secte flechir, aux hommes joye vaine:
De loy sans loy, mis au devant pour preuve,
Apast, embusche: & deceus couper veine.

Pour faire bon poids sur
Steiner le visionnaire, on pourra s'intéresser à un autre extrait de cet auteur prolifique. Il est issu de « l'âme des peuples », transcription de ses conférences de Juin 1910. Au programme de la 6ème conférence (le 12 juin 1910) on trouve :
"Mercure agit sur la race noire, Vénus sur la race malaise, Mars sur la race mongole, Jupiter sur la race caucasienne et Saturne sur la race indienne.
Les Esprits de la race interviennent dans le système glandulaire, dans le système nerveux et dans le sang".
Dois je vraiment commenter ce système de pensée et ses applications dans le monde réel ?

A propos de monde réel : on lira avec délices cette délicieuse petite phrase de Véronique Raisin :
"Restaient Bordeaux et la Champagne, deux régions beaucoup plus compliquées en raison de leur pluviométrie et de la pression du mildiou"
Merci de le reconnaître ... et de bien vouloir le ressortir quand, parfois à grand renfort de Bordeaux bashing, on comparera les interventions à la vigne en bordelais à celles de régions bénéficiant de climats moins "compliqués".

Allez juste une de plus, pour la route (p 46) :
"Thierry Germain, vigneron modèle au Domaine des Roches Neuves à Saumur Champigny, a sauté le pas en 2002. Il a converti tout son vignoble et réduit sa production de façon drastique".
Quand je lis ce genre de chose je me demande ce qui est à l'origine du saut qualitatif : la biodynamie ou la réduction du rendement ?
A moins que la biodynamie ne soit à l'origine de la réduction du rendement qui elle même entraîne le saut qualitatif ?
(oui, je suis un esprit chagrin)

On peut d'ailleurs se poser cette même question lorsque l'on lit l'agréable retranscription des non moins agréables propos d'Aubert de Villaine, propos tenus en 2012, au débotté, lors du Villa d'Este Wine Symposium.
"Quand on lutte de cette manière là contre les maladies de la vigne, on est forcément un peu vaincu, on a de la perte, mais c'est un facteur de qualité important. L'éclaircissage par ces maladies apporte aux raisins qui restent une maturité complémentaire, c'est comme ça qu'on arrive à une finesse de maturité supérieure"

Il ne nous dit bien sur pas que cela, et l'ensemble de son discours est fort intéressant. Peut-être en partie parce que ce que je nomme très improprement "
discours" ... n'a rien du discours (surtout les discours "à la Steiner") et tout de la discussion, de la réflexion, du regard sur soi et son environnement et du partage d'expérience.

Bien sûr le DRC n'est pas à proprement parler doté d'un terroir à palmipèdes, et dans cet entretien il n'y a que très peu de grain à moudre pour le rationnel que je suis. Mais, pour le coup c'est de peu d'importance : on n'est pas ici dans le prosélytisme.

Et puis il "semble" que les vins soient fort bons ... et de fort longue date : sans doute est-ce l'essentiel, et ce quelle que soit l'explication que l'on cherchera à donner à cet état de fait.

(Avec mes remerciements appuyés aux trois relecteurs qui, chacun dans son domaine de compétence, m'ont permis d'éviter quelques écueils dans la rédaction finale de ce billet.
Pour autant je préserve leur anonymat au cas bien improbable ou il y aurait quelques vagues.
Libre à eux de se dénoncer et faire leur auto critique).


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