dimanche 28 août 2016

Zweig, l'utopie et l'Utopia


Longtemps j’ai joué aux échecs enfin, j’ai essayé.

Je rodais aussi dans les librairies, pour les échecs mais fort heureusement pas que.
Alors le jour où je suis passé devant «le joueur d'échecs» je me suis arrêté pour prendre ce petit bouquin de Stefan Zweig : il me proposait en effet  une synthèse de deux passions. 

Longtemps j'ai continué à balbutier les échecs, tenté de mieux appréhender ce jeu.
C’était sans espoir : je n'y ai pas de prédisposition particulière, et / ou n'ai jamais été assez motivé pour y consacrer le temps et l’énergie nécessaires à une progression significative.
Malgré quelques perfs en tournoi (et aussi pas mal de contre performances ) mon classement Elo (le classement officiel des joueurs d'échecs) n'a jamais dépassé la deuxième catégorie.

Indécrottable pousseur de bois j’ai arrêté les échecs mais poursuivi la lecture.

La lecture sinon des manuels d'échecs du moins, et entre autres ouvrages, celle des nouvelles de Zweig. Il faut dire que  son « Amok » est plus gratifiant que le «Jugement et plan » de Max Euwe ...

Le dernier bouquin de Zweig qu’il m'ait été donné de lire est : « Brésil, terre d'avenir ».
Bien que longue, la partie historique m'a été bien plus riche, passionnante et lisible que l'ennuyeux «Rouge Brésil» qui m’est assez rapidement tombé des mains.
En revanche la deuxième partie du bouquin de Zweig est peut-être la moins convaincante.
Il faut dire que ses observations et conjectures sur le Brésil et le peuple brésilien n’avaient rien de prophétique. Au moins est ce – aujourd’hui – drôle quand on en vient au moment où il évoque (et s'en réjouit) le pacifisme des brésiliens et leur désintérêt pour le sport en général (et le football en particulier ?) :
"Ce n'est pas par hasard que le sport, qui n'est après tout, que la passion de se dépasser et de se surpasser l'un l'autre, n'a pas acquis, dans ce climat qui invite plutôt au repos et à la plaisante jouissance, cette suprême et absurde importance qui explique pour une bonne part l'augmentation de la brutalité et la diminution de l'esprit de notre jeunesse ; ce n'est pas par hasard qu'on ne se trouve jamais ici en présence des dérèglements et des scènes de folie furieuse qui accompagnent l'extase des records, telles qu'elles sont à l'ordre du jour dans nos pays soit-disant civilisés."
Mais sans doute Zweig projette-t'il alors sur le Brésil la lumière qui l’aiderait à dissiper les ombres qui l’ont chassé d’Europe ?Cruel désaveu : bien des années plus tard, ce même Brésil – pas si indifférent  au sport (et au football) que Zweig l’avait pensé et écrit – connaîtra la honte nationale du sévère et humiliant 7-1 face à l’équipe nationale de foot allemande.

En guise de terre d’avenir, de terre d'espoir : le Brésil de Zweig deviendra la terre de son suicide.

Pourquoi cette introduction ?
Parce que je suis récemment retourné à l'Utopia, y voir
« Stephan Zweig, adieu l'Europe ».

L’Utopia est une belle salle atypique, où le dress code fleure bon le poil de yak et où il est indispensable de rester assis jusqu’à la fin des fins du générique. Il y semble en effet généralement admis que l'on ne doit pas se lever tant que l'on ne connait pas le nom du stagiaire que la production avait chargé des chocolatines matinales.
Chocolatine ?
Oui : l'Utopia est une suite de salles du sud-ouest (mais aussi du sud, avec Avignon et Montpellier).



Cette fois ci j'étais à Tournefeuille, mais on peut aussi y aller à Bordeaux.

L'Utopia, il faut en outre y faire attention à ce que l’on y dit et à comment on le dit !
En une fin d’après midi, m’étant risqué à demander un « Earl Grey » je m’étais attiré les foudres du serveur :
« Monsieur nous sommes en France, et en France on dit « thé à la bergamote »»
.
Ma réponse  :
« Et le spéculos qui est avec on l’appelle comment en France ?
Biscuit à la cannelle !?
»
ne lui avait pas arraché le soupçon d’un début de sourire et j’avais de toute évidence immédiatement été catalogué dans la catégorie des réactionnaires fervents défenseurs de la mondialisation et de son cortège de nuisances, dont l’abandon de la langue française au profit de l’infâme Earl Grey.
Un suppôt du colonialisme et de la pensée unique.

L'Utopia c’est surtout le lieu de cette novlangue bien pensante, toute en .
Déconstruction, décroissance, désindustrialisation, désinvestissement ou encore le savoureux démontage.
Démontage est l’un de mes préférés, le mot réservé aux fast food pour lesquels il remplace avantageusement destruction
Car quand on est persuadé d'être dans son bon doit on ne détruit pas, monsieur : on DÉMONTE.
C’est à ce genre de détail langagier (qui n’a malheureusement rien du détail) que je me rends compte que je suis devenu un vieux con passéiste, "passéiste" : autre mot moins connoté que "réac".

Dans la revue officielle les commentaires de films, faits maison, sont très (trop !) souvent l'occasion d'enfoncer le clou de l'édification des masses.
C'est donc régulièrement casse couilles.


Mais le lieu et, surtout, la programmation sont remarquables.

Même si partout on t'informe qu'on lutte, qu'on résiste (et qu'on ne prend pas la carte bleue).
Ouais : on est en zone de lutte.
L'homophobie et la carte bleue ne passeront donc pas.




Remarquable programmation donc, tout comme ce « Zweig, Adieu l’Europe » l'est, remarquable.
L’Europe, nous n’en verrons rien.
Tout au plus sera-t-elle évoquée avec des  listes des noms : d’abord celle de ceux qui ne peuvent plus s’y faire publier, puis de ceux qui cherchent à la fuir ou qui, déjà, y ont disparu.
Photo (c) Utopia
(c) Utopia

Aussi, peut être, sera t'elle évoquée par le reflet de l’écobuage défilant sur la vitre de la voiture au travers de laquelle se voient les visages graves de Zweig et Lotte. Parabole de l'Europe et des livres de Zweig qui se consument, là bas, de l'autre côté de l'océan. Ils se préparent alors à quitter le Brésil pour les USA.
Une autre courte séquence fera écho à celle-ci : Lotte et Zweig retrouvant le Brésil sourient, détendus, alors que le paysage leur colore le visage, derrière cette même vitre de voiture.

Pour autant, malgré ce sourire, malgré quelques moments plus doux, ce sont la dépression et la perte de confiance en l’Homme qui donnent le ton de ce beau film au rythme lent.
Tout en .
sillusion, sespoir, pression.




Les accueils chaleureux autant que maladroits faits à Zweig, chassé d’Autriche et à son bel "Amok" qui est brûlé là bas, en Europe, n’y changeront rien.

Beau film triste qui ne force pas le trait et se construit habilement en quelques séquences qui retracent l’exil de Zweig et Lotte.

Après le film et je dois l’avouer en ayant quitté la salle avant la toute fin du générique (dans une forte onde de désapprobation massive) il a été possible de manger sur place.





Tant le poisson que le vin blanc étaient honnêtes et les chats qui rodent plutôt sympas.









Mais ni les plats, ni le vin, ni même les chats n’appellent de commentaire supplémentaire.









Il en va bien sûr tout autrement du Riesling Andlau de Guy Wach, au Domaine des Marronniers qui avait précédé la séance.

Ce beau vin, dans le millésime 2013, est une introduction au Grand Cru Kastelberg du même domaine.
Un tout début d’évolution commence à pointer au milieu des fleurs, des fruits et de la minéralité.
Sa bouche est ample, ronde, tendue et d’une confortable longueur.
Très beau vin.





Maintenant mettre la lumière, au moins un peu.


 



Puis relire « Ivresse de la métamorphose  », même si je ne crois pas qu'il y soit question de vin.







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