dimanche 2 octobre 2016

Le procès de Guignol


Dans les semaines qui ont suivi la publication de mon papier dans En Magnum n°4 il y a eu des remous sur les réseaux sociaux. En particulier chez certains accidentés de l'avis. 

L'un d'entre eux, Guignol, endossait le costume (trop grand pour lui) d'un Fouquier-Tinville de banlieue et me convoquait à l'un de ces débats dont Facebook a le secret.

Un procès, plus qu'un débat.




 

C'était, bien sur, un lynchage qui se prétendait débat. Un débat particulièrement équilibré puisqu'il ne m'était pas possible d'y participer (à supposer que j'en ai eu l'envie). 
Dans un "débat" où le ton était donné dès le commencement puisque je m'y faisais accuser de vendre des "produits cancérigènes", il fallait bien qu'ensuite je me fasse traiter de "gros con", de "polémiqueur en mocassins à gland", pour finir par être qualifié de "lâche". 
Tout ceci entre autres niaiseries qui donnent une idée de la tenue et la valeur du dit "débat".

Pourquoi cela ?
A cause d'une remarque que je faisais dans une autre discussion à propos de la pensée de Rudolf Steiner et de ses implications. 

Cette remarque est la suivante :
"Mais en ce qui concerne Steiner, là où le bât blesse c'est que l'ensemble de son discours a une certaine cohérence : tout coule de la même source et s'entre soutient.
On ne parle pas ici de la distinction que l'on peut faire chez Céline entre ses idées et son écriture. Chez Steiner, les thèses racistes s'appuient sur les mêmes raisonnements que les discours
anthroposophiques et biodynamiques
 Il faut indiquer que cette citation est bien sur tronquée, sinon ce ne serait pas drôle. Juste avant il y a :
"Il n'empêche que "dans le contexte de son époque", Zola a écrit "J'accuse", ou Albert Londres "Le Juif errant est arrivé". OK : tout le monde n'est pas obligé d'être Zola ou Londres, et le contexte était ce qu'il était."
et juste après j'avais ajouté : 
" (cf "L'âme des peuples").
Pour le reste : le vin, en effet, ne prouve rien et ne suffit pas à valider ou invalider les affirmations de celui qui l'a vinifié. Ce n'est donc pas de cela qu'il s'agit.
"

Comme on ne voulait (ou ne pouvait ?) visiblement pas me comprendre j'ajoutais, en désespoir de cause :

"je conçois que l'on puisse faire abstraction des écrits antisémites de Céline quand on s'intéresse à son œuvre littéraire. Car qu'il ait fait cet usage de son talent ne fait pas disparaître le talent. Je continue les sous titres : pour Steiner cela me semble très différent. Très différent et très difficile de faire abstraction de ses écrits racistes et de ne garder que ce qui convient, en jetant un voile pudique sur le reste. Car, encore une fois, l'ensemble de ses écrits - racistes ou pas - repose sur un même socle de pensée. Il y a, dans la production de Steiner, une interdépendance que l'on ne trouve pas nécessairement chez Céline ou chez tel ou tel écrivain, musicien ou chef d'orchestre."

J'aime bien qu'on me prenne pour un con, mais faut pas que ça dure trop longtemps.
Je reviens donc sur le sujet pour, d'une part, préciser ma pensée - s'il en était besoin - et, d'autre part, dire sur quoi je la fonde.


Tout d'abord il va de soi, et il faut vraiment rien avoir dans le citron pour prétendre - comme l'autre pignouf - ce genre de chose, que mon propos n'est pas de traiter les biodynamistes d'odieux racistes. Ni même de nier la qualité de tel ou tel vin se revendiquant de la biodynamie : certains me plaisent beaucoup, d'autre moins, voire pas du tout, et ce constat n'a pas vocation à prouver quoique ce soit.

Non, c'est juste que, bien sur, certains aspects pratiques de la biodynamie me laissent souvent perplexe. Sur ce sujet voir, par exemple deux de mes billets sur ce blog :
-  "
A propos de la biodynamie et de son cosmique de répétition". Nota : malgré la similitude de titre ce billet n'a rien à voir avec l'approche retenue dans le papier pour "En Magnum",
ou bien encore :

- "la maman chèvre, les 7 chevreaux et le biodynamiste"

Mais c'est aussi - surtout ! - que le système de pensée de
Steiner, sa vision du Monde et de son organisation me dérangent profondément.
L'homme, son parcours et l'image que certains en donnent, tout cela je l'évoquais en contrepoint à un autre article d''
En Magnum n°4" dans mon billet : "En Magnum numéro 4 : à torts et à Raisin", je ne pense pas qu'il soit utile d'y revenir ici.
Juste rappeler que Steiner est le fondateur de l'anthroposophie, une discipline qui prétend permettre à l'Homme d'accéder aux champs spirituel, astral et éthérique et partant de là (grâce à un mélange d'intuition et d'accès à ces champs ouverts aux seuls initiés) de proposer des applications pratiques dans de multiples domaines qui vont de la médecine à l'agriculture en passant par l'éducation et les arts.
Il propose un système d'explication du Monde et prétend dire ce qu'est la position de l'Homme dans le Monde.
Je devrais dires
des Hommes.
Car selon
Steiner les humains sont bien différents, son ouvrage "Âme des peuples" en témoigne.
 

"Âme des peuples" reprend une série de conférences qu'il fit au tout début du XXème siècle.
Ainsi, le sommaire de sa sixième conférence (faite au matin du 12 juin 1910) annonce t'il un programme évocateur :

"- L'action concourante des Esprits normaux de la forme et des Esprits anormaux de la forme (Esprits de la race) afin que naisse une humanité différenciée selon les races.
- Le soleil, région d'où agissent six Esprits normaux de la forme ; la lune, région d'où agit le septième (Iahvé).
- Les esprits anormaux de la forme (Esprits de la race) ont pour centre les cinq autres planètes. - Mercure agit sur la race noire, Vénus sur la race malaise, Mars sur la race mongole, Jupiter sur la race caucasienne et Saturne sur la race indienne.
- Les Esprits de la race interviennent dans le système glandulaire, dans le système nerveux et dans le sang.
- La particularité du peuple sémite.
- Le peuple grec, peuple de Zeus.
- Bouddha, Zarathoustra et Scythianos.
- Paroles d'un chef indien au conquérant européen à propos du Grand Esprit.
"
Pour lui les races sont bien différentes et ces différences sont, bien entendu, la conséquence des effets conjugués du cosmos et du sol (je n'ose écrire "terroir").
Moi, je suis soumis à Jupiter et c'est plutôt cool.
Ce serait encore plus cool si, comme Steiner, j'étais né en Autriche. Ça c'est le summum de la coolitude. 

Pas de bol je suis né à Carcassonne. 
Mais, bon, Jupiter c'est la grande classe quand même.
La grande classe car, toujours dans "Âme des peuples" on trouve :
« L’africain est infantile, l’asiatique juvénile, l’européen mature. Cela correspond tout bonnement à une loi.
.../...
On pourra certes nous objecter que dans ce cas, l’Européen est avantagé par rapport aux races noires et jaunes ; mais en réalité aucune race n’est défavorisée, du fait que tous les hommes s’incarnent dans les différentes races au cours des vies successives  
»
Voilà : on est supérieurs et donc honteusement avantagés mais, bon, avant nous aussi on a été désavantagés. Donc faites pas chier les autres : votre tour viendra.
Plus tard.

Puis en même temps on s'en branle parce que les seuls (toujours selon Steiner) à avoir une véritable pensée sont les Aryens car ils utilisent leur cerveau frontal. Donc les autres pas sur qu'ils se rendent compte qu'ils sont désavantagés. Je vous passe les détails sur les autres peuples, c'est pas gai ... c'est d'autant moins gai que, toujours selon Steiner, les indiens d'Amérique n'ont pas disparu à cause des colons mais juste parce que leur race était sur le déclin.

Tout cela, et bien d'autres choses, est abordé dans la 4ème conférence qui a donné "Âme des peuples", c'était le 10 juin 1910 et au programme il y avait :

"- Accession prématurée de l'être humain à la conscience du Moi dans le premier tiers (d'évolution ascendante) de son existence.
- Le dernier tiers (d'évolution descendante), marqué par le déclin de l'organisation éthérique et astrale.
- L'élément racial, lié à l'origine à la région de la terre où l'on vit, et ensuite à l'hérédité.
- L'élément productif que contient la civilisation décline à mesure qu'elle avance vers l'ouest.
- Il faut que le Centre européen devienne conscient des forces productives qui lui sont propres.
- L'ethnie tient le milieu entre la race et l'individualité."

Oui : si l'on en croit Steiner, les races ont en effet des stades de développement. Au centre (en Autriche) c'est le top. Plus on s'en éloigne et plus ça craint, surtout vers l'Ouest où les carottes sont cuites.
Ainsi, Africains = enfance, Asiatiques = adolescence, Européens = âge adulte (surtout les autrichiens, tout particulièrement ceux qui sont nés dans le village de Steiner) et pour finir (c'est le cas de le dire ...) Indiens d’Amérique = vieillesse.
Voilà : le déclin des Indiens, ce ne sont pas les Winchester qui en ont décidé, c'est le cosmos.
Et contre le cosmos on ne peut rien.
Sauf attendre de se réincarner dans une race plus jeune, mais pas trop jeune quand même, faut pas déconner non plus.

« ce n’est pas pour le plaisir des Européens que la population indienne a péri, mais parce que la population indienne devait acquérir les forces nécessaires pour l’amener à périr »

Avec la réincarnation faut pas déconner du tout d'ailleurs, car l'air de rien on n'est pas à l'abri d'une grosse embrouille si on fait pas super gaffe.
Car que nous dit Steiner sur le développement du fœtus ?

« Je me suis rendu récemment à Bâle où j’ai trouvé la liste des dernières parutions : il y avait un roman ‘nègre’ qui s’inscrit tout à fait dans la lignée d’une infiltration progressive de la civilisation africaine dans la civilisation européenne contemporaine. Partout on exécute des danses nègres, partout on sautille comme des nègres. On va même jusqu’à produire ce roman nègre. (…) Je suis convaincu que s’il sort encore un certain nombre de romans nègres et que nous en donnons à lire aux femmes enceintes, notamment dans les tout premiers temps de leur grossesse, où elles manifestent aujourd’hui parfois de telles envies – si nous leur donnons des romans nègres, il n’est absolument pas nécessaire que des nègres viennent en Europe pour qu’il y ait des mulâtres ; l’esprit de ces lectures donnera naissance en Europe à un bon nombre d’enfants tout gris, qui auront des cheveux mulâtres, des enfants qui auront l’apparence d’enfants mulâtres. »
(Menschheitsentwicklung und Christus-Erkenntnis)


Bref ...
Au travers de ces quelques exemples il me semble que Steiner a bel et bien théorisé, expliqué et justifié le racisme.
Et ceci me pose problème.

Il me semble également que, pour ce faire, il s'est servi du même modèle, de la même vision du Monde, du cosmos et de leurs interactions que pour toutes ses autres propositions.
Et cela me pose un autre (putain de) problème quand on en vient, par exemple, à la biodynamie.
Ceci dit, bien sur, sans préjuger ni des convictions de tel ou tel biodynamiste, ni de la qualité de ses vins.





4 commentaires:

  1. Encore un aspect méconnu du "grand homme" !

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    1. oui, ç'aurait été dommage de rater çà je crois ...

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  2. "L’ouvrage mentionné est très probablement le roman Batouala, Véritable roman nègre, de René Maran (1887-1960) – un Antillais, lui-même un Noir – roman dont la traduction allemande venait de paraître en 1921, et pour lequel son auteur, alors fonctionnaire au ministère des Colonies, obtint le prix Goncourt. Ce roman, réédité en 1999, est considéré aujourd’hui comme l’œuvre d’un «précurseur de la négritude» (Léopold Sédar Senghor). Un exemplaire de ce livre a été retrouvé plus tard dans la bibliothèque de Steiner. Il est à noter, donc, que l’expression de « roman nègre» fait partie intégrante du titre de l’ouvrage. D’après l’éditeur français (Albin Michel), il s’agit d’« un récit d’une violence et d’une modernité extraordinaires»."
    Stefan Leber: La question des races dans l’œuvre de Rudolf Steiner, pag.40
    http://www.editions-triades.com/IMG/pdf/racisme.pdf

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  3. Merci de la précision sur le bouquin à l'origine de la déclaration de Steiner (quand bien même plus que le livre qui les provoquent, ce sont avant tout les conclusions de Steiner qui m'intéressent)

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