lundi 24 juillet 2017

Il faut sauver le soldat Reignac


Dans mon précédent billet j'annonçais la couleur à qui sait ne serait ce qu'un peu lire entre les lignes :  


"Ça piquait tellement que depuis l'exercice est régulièrement reproduit - toujours sur 2001, c'est à la fois son intérêt (prendre du recul) et sa limite (2001 et nul autre) - avec des résultats probants.
On objectera que ce n'est que sur 2001, et que cette année là, sans être une haridelle, Cheval Blanc n'est pas un pur sang au mieux de sa forme : si l'on en croit le Grand Bob, Cheval (2001) est à 93 (tout comme Angelus ou Vieux Château Certan) alors que Petrus est a 95+, Pavie à 96, et Ausone à 98 (ainsi que Le Pin)."

et, plus loin :

"Il y a quelques semaines je devais organiser une verticale du Grand Vin de Reignac sur quelques millésimes.
Elle n'a pas pu se faire faute de participants.
Peut-être va t il falloir y songer à nouveau, en étant plus persuasif.
Gageons que l'actualité facilitera les choses."

Donc voilà :
une verticale du Grand Vin de Reignac avec en face, millésime par millésime, tel ou tel Cru Classé.
B
ien sûr à l'aveugle.

C'était vendredi dernier (le 21 juillet) et nous étions 10 dont 8 seulement ont noté les vins.
Pourquoi 8 sur 10 ?
(oui un précédent billet ... lui aussi consacré à Reignac m'a appris qu'il valait mieux éliminer d'entrée tous les risques d'incompréhension et/ou d'interprétation biaisée).
Donc 8/10 car l'un des deux était mon fils (16 ans) qui goûte souvent mais sature vite et, au delà de quelques remarques que j'évoquerai peut-être dans la suite de ce billet, ne commente pas (encore ?) et l'autre était Isabelle Sériot qui a préparé le terrain et ne pouvait donc commenter ou noter vu qu'elle ne l'aurait pas fait à l'aveugle.
Pour en finir avec ce genre de formalité : comment avons nous opéré ? ceux avec lesquels j'ai échangé - parfois de façon énergique - à propos de tel ou tel essai ou manip connaissent ma phase fétiche : 

"le résultat on s'en cogne, ce qui compte c'est le protocole qui a permis de l'obtenir"


Il s'agit donc d'une verticale de 6 millésimes du Grand Vin de Reignac : de 2009 à 2014 inclus (cette même verticale que le château propose sur les réseaux sociaux et sa boutique en ligne à qui veut en faire l'expérience).


En face ?

Des Crus Classés.
Lesquels ?
C'est là qu'Isabelle entre en jeu et en conséquence entre, aussi, dans ma cave.
Isabelle fait en effet une visite préparatoire et en solo dans ma cave (il n'était pas impossible d'en déduire qu'elle en remonterait a priori plutôt des crus du Médoc), ainsi que dans celle de Daniel (d'où on peut envisager qu'elle ramènera plutôt des vins de la rive droite, que l'on peut espérer passionnants).

Ces vins, Isabelle va les carafer préalablement à la dégustation - de l'ordre de 2 h avant le début de la session - en utilisant des carafes identiques pour chaque paire.
Ensuite elle assurera l'opérationnel.
Les vins seront dégustés par paires d'un même millésime, en commençant par 2014, pour finir avec 2009.

Chaque participant prend ses notes (sans commentaire oral !) puis, quand un millésime est dégusté, les 2 carafes repartent à la cave et les 2 suivantes arrivent. Une fois que les 12 vins ont été dégustés Isabelle ramène les 12 carafes que nous sommes alors libres de déguster comme nous le souhaitons afin de confirmer ou infirmer nos premières appréciations.

Ce n'est qu'après que nous donnons nos notes et qu'Isabelle calcule les moyennes ... et nous dit à quoi correspondait chacun des vins dégustés.

Ce soir là nous en avons tous conscience, mais il n'est pas inutile de le répéter : la dégustation vaut pour le jour où elle est faite, avec le groupe de dégustateurs du moment ... et porte sur les bouteilles sacrifiées. Son résultat ne prétend en aucun cas être une vérité absolue, immuable et qu'il convient de graver dans quelque marbre que ce soit.

Ceci étant précisé, voici les paires de vins de la session, avec les informations suivantes :
* résultat du duel avec :
- la note moyenne /20 de chaque vin (8 dégustateurs),
- le gagnant du duel selon le nombre de fois ou le vin a été préféré,
* mon commentaire sur les vins (qui n'est pas forcement raccord avec la moyenne des notes).


2014
Le Grand Vin de Reignac (vin A) perd avec 13.25/20 contre Clerc Milon (5ème Cru Classé (Pauillac)) (vin B) à 15.18/20.
En outre 7 dégustateurs mettent le Cru Classé de Pauillac en tête, le Grand Vin de Reignac recueille 1 suffrage.



Le Clerc Milon (2014) qui gît au fond de ma cave est parti pour un long sommeil tant ce vin se distingue par sa superbe matière et son gros potentiel. La couleur est d'une remarquable densité, le nez est splendide (fruits noirs, fruits mûrs, violette, bois précieux, épices douces) et aide à rendre le vin accessible dès aujourd'hui. Pour autant il faut l'attendre : la bouche est immense, avec cet équilibre entre la puissance et l'élégance des tanins. Tout cela est très harmonieux, déjà en place, avec une grande classe renforcée par la parfaite gestion de l'élevage.
Ça ne peut que grandir encore avec le temps et c'est l'un de mes 3 vins préférés (il faut dire que j'ai fait l’œnologue conseil dans le Médoc, ce qui a peut être laissé des traces quand on en vient à la dégustation des rouges !?).
Le Grand Vin de Reignac ne me semble pas supporter la comparaison. Lui aussi a un élevage marqué, mais les Merlots de Reignac n'ont pas la carrure des Cabernets de Clerc Milon, et la fraîcheur sous-jacente mène à une finale qui - bien qu'intéressante du point de vue aromatique (fruits noirs / épices douces / empyreumatique) - s'avère, d'un point de vue structurel, encore trop dure. Voire sèche.


2013
Match nul entre le Grand Vin de Reignac (vin A) à 12.75/20 (4 fois premier) et Pavie Macquin (1er Grand Cru Classé B (Saint Emilion)) à 13.18/20 (4 fois premier).

Reignac
a un joli nez, quasiment bouqueté, avec un côté fleur séchée : c'est ouvert, flatteur et accessible. Jolie matière, bel équilibre, agréable fraîcheur qui même à la finale là aussi plutôt rustique.
Pavie Macquin est sur un fruité plus sensible, qui donne également l'impression de plus de maturité, qui s'appuie sur un joli boisé. La bouche est fraîche, avec des tanins présents sans être saillants même si ce vin est monté relativement léger. Il est toutefois raisonnablement long et plutôt bien réussi au vu des conditions du millésime.

2012
Le vin A : Grand Vin de Reignac, est préféré par 3 dégustateurs avec une moyenne de 14.06/20, il est donc derrière Lynsolence (Saint Emilion Grand Cru) qui est préféré par 5 dégustateurs (moyenne de 15.87/20).


Comme pour 2014, je trouve Reignac encore bien trop marqué par son élevage, que ce soit au nez ou sur la finale qui s'accommode mal de l'association de cet élevage à la fraîcheur du vin. Au bout du 3ème vin on peut commencer à parler d'un "style Reignac", et peut-être aussi à relancer cette vieille question de l'élaboration des vins de garde - au moins certains d'entre eux - et de l'opportunité de leur consommation durant leurs jeunes années.
Les beaux Merlots de Lynsolence font merveille, et ce dans tous les secteurs du jeu ! Robe profonde, nez riche et expressif, bouche splendide ... car la bouche est à la fois puissante, veloutée et élégante.
Isabelle a triché : ce n'est pas un Grand Cru Classé. Mais c'est un très grand vin.
PS : sur ce vin j'ai clairement entendu les grognements favorables émis par mon fils.



2011
Préféré par 5 dégustateurs, et une moyenne de 15/20, le Grand Vin de Reignac (vin A) est devant Marquis de Terme (4ème Cru Classé (Margaux)) et sa moyenne de 14.31 (préféré par 1 dégustateur). A noter que 2 dégustateurs mettent ces vins ex æquo (pour ma part je leur mets des notes très proches).

J'ai une relative déception avec Marquis de Terme dont j'avais sacrifié une première quille l'année dernière, une quille qui m'avait largement séduit par sa qualité et son potentiel. Aujourd'hui ce n'est pas l'extase. Mais comme j'en ai plein la cave j'ai largement le temps d'y revenir plus tard pour revoir ce jugement ... ou pour continuer de me lamenter.

Les deux vins me semblent très proches dans leur style, leur expression et leur potentiel probable.
Tous deux sont dotés de beaux tanins, et d'une fraîcheur d'abord plaisante puis qui finit par excessivement marquer la finale en faisant ressortir l'élevage qui n'est pas encore intégré. Abstraction faite de cette finale c'est
plutôt joli et donc, à revoir dans le temps.


2010
Le vin A : Clos Manou (Médoc) l'emporte avec 16.5/20 - 5 fois premier - contre le Grand Vin de Reignac avec 15.62/20 - 3 fois premier -.

Tsss, elle nous sort un Clos Manou. J'te jure ...
Clos Manou
... bien sûr je ne l'ai pas reconnu. Bien sûr j'ai beaucoup aimé, et je ne suis pas le seul : au delà du 16.5 de moyenne le vrai marqueur est que dès le début de la soirée, cette carafe a été la première vidée.
"Bien sûr j'ai beaucoup aimé" ? non : heureusement j'ai beaucoup aimé, car çà m'aurait ennuyé de devoir me déjuger !
Ce vin est un de mes 3 préférés de la soirée.
Superbes tanins, parfait équilibre, suavité, longue finale : grand vin pour lequel mon commentaire a la mention : "attendre !" ... il n'y a malheureusement plus de Clos Manou 2010 dans ma cave mais "seulement" 2009, puis toute la série depuis 2011.
Encore un vin que j'ai bu ou fait boire / découvrir trop tôt. Me calmer sur les autres (et pas seulement la cuvée Clos Manou 1850, issue des vignes préphylloxériques).
Le Reignac 2010 est l'un des 3 Reignac que je note le mieux (joli nez, densité en bouche, finale puissante, toujours cette fraîcheur), mais, bon, sur ce coup là contre le Clos Manou, même à l'aveugle et donc sans ajouter de conflit de loyauté ou Dieu (Dionysos) sait quelle considération psy il y a une question de style ... or le style des Dief me va bien !



2009
Domaine de Chevalier (Grand Cru de Graves)
(vin A) est devant avec 15.12/20 (5 fois premier) contre le Grand Vin de Reignac qui a 14.75/20 (2 fois premier).
1 dégustateur ne départage pas ces vins.

Là aussi je note plutôt bien ce Reignac 2009, et ce tant pour son nez que pour sa bouche ronde et équilibrée, et ce malgré une finale toujours marquée par l'association de la tension et de l'élevage.
Pour autant c'est un duel, et dans un duel il faut un vainqueur.
Pour moi, sur ce millésime et ce deux quilles là, ce sera le Domaine de Chevalier avec sa robe dense et profonde, encore jeune. Le nez est au diapason : fruité, floral, boite à cigares.
Sans être un monstre de  concentration, la matière est belle, avec ses tanins patinés. La bouche est pleine et fraîche à la fois, et propose un agréable retour aromatique. Ça finit tout en longueur et suavité. Très beau.





Voilà.
C'est fini.
Enfin, presque.
D'une part parce que j'ai beaucoup de retard dans l'écriture de nombreux billets ... dont un qui traite des primeurs 2016 de Reignac et un autre qui évoque la dégustation du Grand Vin de Reignac (2001) / Cheval Blanc (2001) / Mouton-Rotschild (2001). Ces deux billets là il me faut les finaliser rapidement afin de compléter le tableau.
D'autre part parce que mon précédent billet consacré à Reignac et ses démêlés juridiques prétendait amener un éclairage historique, accompagné de quelques remarques plus personnelles. Il a été diversement lu et compris et c'est à la fois amusant et dérangeant.

Je précise donc que ce billet ci ne prétend pas, lui, éclairer quoi que ce soit ni qui que ce soit. Il s'agit, plus simplement, de raconter une soirée qui a été très agréable (merci à l'ensemble des participants), et dont le point de départ a été une thématique du genre "alors, Grand Cru, ou pas Grand Cru ?".
Comme d'hab : chacun y verra ce qu'il veut ou peut y voir et j(a)ugera peut-être plus à l'aune de ses convictions qu'au regard de ce qui précède.
Et pour ce qui me concerne ce sera, comme d'hab, amusant et/ou dérangeant.

Il me faut bien répéter 
encore que les limites sont les mêmes pour toutes les dégustations, celle ci y compris : c'est un avis - ou une moyenne d'avis, parfois contradictoires - à un moment donné, par une personne donnée sur une quille donnée et cela n'a donc pas vocation à faire référence de quelque façon que ce soit.

Pour finir vraiment, j'ajoute diverses choses d'inégale importance :

- Isabelle est joueuse puisqu'elle a choisi d'opposer Reignac - avec des fortunes diverses - a des représentants des Crus Classés 1855, des Crus Classés de Graves et des Crus Classés de St Emilion, faisant ainsi écho au récent jugement et ses 3 parties civiles.

- dans mes commentaires il est souvent fait référence à l'élevage et aux finales de certains des vins goûtés (en particulier Reignac, mais pas que Reignac) ... on peut donc se poser la question de savoir ce qu'il en serait de cette dégustation et de ses résultats dans 5 à 10 ans. En particulier compte tenu du fait que tant pour ce qui me concerne qu'au vu des notes moyennes, ce vin se goûte d'autant mieux que le millésime est ancien. 
Nous prenons rendez vous ?



- aucun vin n'a été jugé défectueux ni même insuffisant ne serait ce que par un seul dégustateur et, à l'exception du millésime 2013 (tiens donc ...), les notes moyennes /20 sont plutôt bonnes à très bonnes pour l'ensemble des vins.

- la seule analyse chiffrée est bien maigre et ne suffit pas par elle même à évaluer la qualité réelle ou supposée d'un vin, quel qu'il soit. Sauf, par exemple, à la dissocier en note plaisir du moment et note de plaisir potentiel à l'apogée du vin ... c'est pourquoi on lira avec intérêt les notes de Daniel à propos de cette soirée.




L'air de rien l'abus d'alcool nuit gravement à la santé. C'est à consommer avec modération.
Nous le savons bien, nous qui recrachons beaucoup.
Mais pas toujours.


(avec un copyright à mon fils pour le titre)

1 commentaire:

  1. Forcément çà chauffe un peu (oui, sur Facebook).
    Aussi, afin d'être clair et de ne pas avoir à répéter 30 fois la même chose, voici ci dessous deux commentaires que je viens d'y faire et qui éviteront peut-être quelques sur interprétations :

    "Je crois, Alex, qu'il ne faut pas tout mélanger.
    Pour avoir goûté - a l'aveugle - le 2001 de Reignac en parallèle d'abord à Cheval Blanc et Latour et ensuite à Cheval Blanc et Mouton, je peux t'assurer que Reignac était tout sauf ridicule.

    Sur la série 2009 à 2014 Daniel et moi nous accordons à dire que nous avons un problème avec l'intégration de de l'élevage dans le Grand Vin de Reignac. Et que c'est probablement du au choix d'élevage et au style du vin (la fraîcheur qui le caractérise).
    Nous observons en outre que plus le millésime est ancien mieux il se goûte.

    À partir de la, ainsi que je l'écris dans mon billet, chacun fait sa lecture. Je ne crois pas que la communication faite par tel ou tel caviste ait à entrer en ligne de compte dans cette histoire."

    &

    " Alex, je ne souhaite pas faire mon Pousson en me citant compulsivement et jusqu'à la nausée, mais dans un précédent billet (que tu trouvera sans peine. J'espère) j'indiquais que DE MON POINT DE VUE, l'intérêt et la limite de ce que tu évoques résidait dans la comparaison sur 2001.
    L'intérêt car c'est un millésime qui se boit aujourd'hui dans l'optique bordelaise des vins de garde (bu en avril un très beau Beychevelle 2001 dont il faudra bien que je parle) et que Reignac comme l'ensemble des grands se positionne dans cette optique de la longue garde.
    La limite car c'est sur 2001 et lui seul.

    La dégustation du GJE était en 2009, sur le millésime 2001 (donc +8, comme le 2009 que nous goûtions vendredi). Il serait intéressant de la refaire. Il se trouve que je n'en ai pas les moyens financiers.
    Nous avons donc décidé de nous prêter à l'exercice en question avec 6 millésimes bien plus récents, peut-être trop ? Sur ces bases là on pourra reprocher - me semble t il - deux choses à notre exercice :
    - la jeunesse des millésimes,
    - le fait qu'il y ait 6 challengers différents (pas tous des GCC) et non pas des verticales comparant la production de tel ou tel sur l'ensemble des millésimes choisis, ni un large échantillon de vins de chaque millésime. Il ne s'agissait donc pas de comparer la régularité de la production mais plutôt de dire un truc du genre : "voyons ce que çà donne contre tel ou tel vin a priori plutôt bien réussi".
    Par ailleurs si tu regardes mon billet (notes et qui met quel vin devant) tu verra que si les tendances étaient assez nettes il n'y avait, pour autant, pas unanimité. Mais c'est Daniel et moi qui publions (et nous sommes le plus souvent d'un avis très (vraiment très) proche).

    Pour finir, comme dit en aparté avec Daniel et envisagé dans nos billets respectifs on remet çà dans 5 ans ?
    (si t'es dispo fais nous le savoir)"

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