"La biodynamie, cela ne veut rien dire."


Je parcours aussi souvent que possible ce qui se dit du vin dans la presse, tant grand public que professionnelle.
Il faut croire que j'aime me faire du mal ... mais sans doute est-ce le fonds de commerce de ce blog ?

Cette fois, c'est un nouvel article du Figaro vins, titré : "Rencontre exclusive avec Lalou Bize-Leroy, légende et doyenne des vins de Bourgogne : «Le vin nature, c'est une connerie»" qui a provoqué une nouvelle chute de ma chaise.

Oh : ma réaction n'est pas tant dûe au titre retenu (qui, comme trop souvent, ne reflète pas la teneur de l'article mais a sans doute paru le plus à même de générer du clic) qu'au contenu lui même.
Et, surtout, au travail journalistique dont il découle et qui me semble bien peu journalistique en ce qu'il manque singulièrement de recul et d'esprit critique en délivrant un propos empli de mythe et poncifs. A tel point que je plains sincèrement les vignerons et les oenophiles qui liraient cet article et en tireraient des conclusions pratiques !

Ne soyons pas naifs : on comprend bien dès l'entame qu'il s'agit de servir la soupe. C'est du moins ainsi que je lis ces premiers mots :

"Rencontre exclusive avec Lalou Bize-Leroy, légende et doyenne des vins de Bourgogne : «Le vin nature, c'est une connerie»

À 91 ans, Marcelle Bize-Leroy, alias Lalou, du domaine Leroy, est une force de la nature. Classée à la 5e place de notre classement des meilleurs vignerons de France, nous l’avons rencontrée sur ses terres, à Auxey-Duresses.
Par Alicia Dorey, Ella Lister, Stéphane Reynaud
Publié le 05/12/2023"

Au delà de ce titre, dès le début de l'article je me pose quelques questions. En effet, les journalistes nous disent que :
"Descendante émérite d’un père vigneron, Lalou Bize-Leroy a fondé sa propre maison de négoce et fait ses premiers vins dès 1955. Pionnière en matière de biodynamie au sein d’une Bourgogne plutôt conservatrice, elle accède rapidement au rang de véritable idole, et inspire nombre de ses pairs, en France comme à l’étranger. Cultivant une approche basée davantage sur l’instinct que sur des fondements scientifiques, elle considère ses vignes comme des individualités, et aime à penser que chaque vin se voit doté de sa propre personnalité. En raison de leur vibration unique au monde, ses cuvées atteignent aujourd’hui des prix stratosphériques, notamment sur le marché des enchères."
Bien sur chaque vigneron a bien le droit de "travailler à l'instinct" en s'asseyant sur les savoirs scientifiques pour aller faire un bisou à ses vignes matin et soir afin de leur demander comment s'est passée leur journée.
En outre, les prix stratosphériques n'ont jamais été ni une preuve ni une garantie de qualité et d'authenticité (à ce propos, on pourra lire : "le sommeil de la raison engendre des monstres", mon dernier billet qui en donne un exemple).

Par ailleurs, j'avoue avoir tiqué sur le mot "vigneron".
Mais mon vieux Lexis (1992) me dit qu'est vigneron celui ou celle qui cultive la vigne comme propriétaire ou comme ouvrier. On peut donc tout à fait dire que tant L. Bize-Leroy que son père sont ou ont été vignerons. Pour autant la lecture de l'un des livres de Christophe Lucand ("
Le vin des nazis. Comment les caves françaises ont été pillées sous l'Occupation"), donne une vision de ce parcours de vigneron qui me gène considérablement.

Qui voudra aller plus loin pourra lire le bouquin de C. Lucand dont, il n'y a pas de hasard, on vient juste - magie de Noel - de m'offrir une nouvelle édition.

Quant à moi, n'ayant pas vocation à donner
des cours, que ce soit de vocabulaire, d'Histoire, et encore moins de morale, et compte tenu du fait que nul n'est tenu d'en rendre - des comptes - sur les choix de ses parents : je poursuis mon billet.

Viennent le terroir et les rendements.
Normal, me direz-vous.

"Pour faire un bon vin, qu’est-ce qui compte le plus ?
Le terroir ou le vigneron ? 
  

Le terroir, il faut le respecter, ce qui veut dire respecter la vigne, forcément, la cultiver comme elle doit être cultivée, et ne pas la prendre pour une vache à lait. Les petits rendements sont obligatoires. Nous sommes ici entre 15 et 20 hl/ha en moyenne. Tout ce qui vient en plus peut être bon, mais 20 hl/ha, je trouve que c’est merveilleux.  Les vignes sont des êtres vivants, il n’y a jamais deux années semblables, et à chaque fois, c’est un message différent que le vin – l’enfant de la vigne – nous transmet. On essaie de faire au mieux, et souvent on ne fait pas assez bien."


Le credo qui consiste à affirmer que "le terroir il faut le respecter" a le gros avantage d'être hyper consensuel et donc de pouvoir être assené avec conviction par absolument n'importe qui à n'importe quel moment et ce que l'on se tienne sur un terroir à palmipèdes ou à la Romanée-Conti.
Mais "la cultiver comme elle doit être cultivée", concrêtement çà veut dire quoi ? sortir invariablement 15 à 20 hl/ha ?

Jouons un peu : le terroir impliquant le climat, si on respecte le terroir on respecte aussi le climat ?
Je respecte donc le gel et la grêle ?
Je respecte les conséquences du climat, donc le mildiou ?
J'espère que les respecter m'empêche pas de s'en protéger ...

De plus, chacun mettra absolument tout ce qu'il voudra derrière le très fumeux :

"ce qui veut dire respecter la vigne, forcément, la cultiver comme elle doit être cultivée"
Mais comment donc doit-elle être cultivée ?
D'autant que l'affirmation qui veut - qui voudrait ! - que les petits rendements sont obligatoires et que 20 hl/ha c'est merveilleux n'est qu'une aimable fable que rien ne valide.
Quelques questions pour s'en convaincre :
-
Quels travaux scientifiques viennent étayer ce postulat ?
Et, plus généralement :

- Qu'est-ce que la qualité ?
- Comment la définir objectivement ?
- Sur quelles bases définir des itinéraires de qualité qui permettent de l'obtenir en contrôlant la vigueur de la vigne et son rendement tout en s'adaptant à chaque parcelle et chaque climatologie ?
- Comment associer la qualité des vins (quoique l'on puisse entendre par là !) et la rentabilité économique ?
Enfin :
-
Respecter le climat, est-ce en particulier respecter la sécheresse qui mêne aux petits rendements et, pour la plupart des vignobles, à des revenus à l'hectare notoirement insuffisants pour assurer la perennité des exploitations ?

Alors, oui : les choix des vignerons influent grandement sur la date de vendange et le rendement, ainsi que sur la composition des baies. Nous en serons d'accord, si c'est ce qui est sous-entendu par la phrase que je commente.
En revanche nous ne pourrons pas être d'accord s'il s'agit de faire perdurer un mythe viticole, devenu un dogme affirmant que vendanger 15 à 20 hl par hectare est l'alpha et l'oméga des vins de grande qualité.
Ca ne repose sur rien.
Rien !

Je vais essayer d'être bref, pour une fois : au plan de la physiologie et du fonctionnement de la vigne ce sont, comme le dirait Alain Deloire, "des raisonnements à la con".
Pour s'en convaincre on gagnera à lire les divers ouvrages qu'Alain a écrits ou auxquels il a contribué ainsi qu'à le suivre sur Linkedin où il partage régulièrement et didactiquement ses savoirs.
Oui : des raisonnements à la con, car ce discours mêne droit dans le mur ! le suivre c'est, à terme, ramener la surface plantée en France à quoi ?
50000 hectares au grand maximum !
Car seules les exploitations produisant les vins les mieux valorisés pourront subsister à ces rendements, grâce à un marché qui n'est plus le marché du vin mais est devenu celui du luxe et de la micro niche.
En outre, il faut bien comprendre que dans ces conditions les petits rendements et le changement climatique mènent à des vins inadaptés à ce qu'est le marché du vin (degré alcoolique élévé, acidité basse, arômes cuits).

Bon, forcément, après les petits rendements et le respect de la vigne et de son terroir vient la biodynamie, un peu comme les Dupont/d qui ne vont pas l'un sans l'autre.
La biodynamie est, ici, qualifiée de "tactique la plus innovante".
Encore une tournure ronflante qui, au même titre que "les arômes de fourrure de chat de salon" ne veut absolument rien dire mais qui peut en imposer à un lectorat complaisant et ignorant de ce que sont la vigne et le vin :

"Votre tactique la plus innovante à la vigne, c’est la biodynamie ? 

La biodynamie, cela ne veut rien dire. Ce que faisaient les gens autrefois, c’était de la biodynamie, mais on ne l’appelait pas ainsi. Je suis la première en Bourgogne à avoir parlé de cette chose-là. Ce n’est pas une étiquette que l'on colle sur quelque chose. Ça se vit, ça ne se raconte pas. La biodynamie signifie que l’on juge que tout est vivant, et que l’on respecte ce vivant. La lune par exemple, nous sommes tous sous son influence, et la vigne réagit comme nous. Pour ma part, je ne les rogne jamais, selon moi c’est un massacre. Rogner une vigne n’est pas normal. C’est une plante, nous ne sommes pas chez le coiffeur, on fait souffrir à ces plantes un véritable martyr. On me dit que je suis folle ? Et bien oui, je suis folle. Les vignes me le rendent bien. Elles sont heureuses, elles ont de grandes tiges, elles sont magnifiques, elles sont libres et heureuses, et ne sont pas stressées. Ce rognage est quelque chose d’abominable. J’ai arrêté cette pratique en 1988, car je ne le supportais plus, cela me rendait malade. Elles ont de tout de suite été contentes – je l’ai compris ainsi, peut être que je me suis trompée, mais je ne le crois pas. Aujourd’hui, certains commencent à ne plus rogner, ou à rogner moins."

Je suis au moins d'accord sur la première phrase, qui me semble frappée au coin du bon sens :

"La biodynamie, cela ne veut rien dire."

Tellement d'accord que j'en fais le titre de mon billet. Ne serait-ce que parce que Le Figaro Vins a titré le sien : "le vin nature c'est une connerie".

C'est après que ça se gâte. Très vite. En particulier lorsque je le lis ceci :

"Ce que faisaient les gens autrefois, c’était de la biodynamie, mais on ne l’appelait pas ainsi."
Ben non.
Je suis en possession d'une collection de bouquins traitant de la vigne et du vin et, parfois, de l'agriculture dont les plus anciens remontent au début du 17ème siècle. On n'y trouve absolument rien qui rappelle de près ou de loin les principes de la biodynamie ! Ils sont une pure invention de Rudolf Steiner
et datent donc du début du 20ème siècle.
Mais on se retrouvera, bien sur, dans la nécessité de respecter le sol et la vie du sol qui est affichée par certains vignerons en biodynamie. De là à penser le faire en enterrant des cornes de vache entre le solstice d'hiver et le solstice d'été ...

Notons qu'au préalable Rudolf a, de son propre aveu, longuement médité avec divers êtres magiques. Or il se trouve que j'ai moi même eu des relations conflictuelles avec les elfes chers à Steiner. Surtout lorsque je jouais à Donjons et Dragons et que, celà n'étonnera personne, j'incarnais un nain acariatre : le nain Portekwa.
En outre, puisque nous en sommes aux références familiales, je suis - comme tout un chacun - issu d'une longue série de paysans (mis à part, aux 16ème et 17ème siècles, quelques notaires royaux du côté de ma grand mère maternelle). A ma connaissance aucun d'entre eux n'a jamais décapité de chèvre afin de récupérer son crâne dans le but d'élaborer une P505. Au fait : pourquoi cette préparation biodynamique d'écorce de chène ? "ayant un rapport avec le calcium, elle atténue la maladie des plantes".

En conséquence de quoi, non : "
Ce que faisaient les gens autrefois" ce n'était pas de la biodynamie.
Et si les monastères avaient des jardins de simples, ce n'étaient pas des jardins de simplets.


Fatalement vient la figure imposée de la Lune. Car, comme chacun sait :
"La lune par exemple, nous sommes tous sous son influence, et la vigne réagit comme nous."
Je la fais courte : en dépit des habituelles fables, c'est n'importe quoi !
Les habituelles fables ? Exemples et contestation de ce que l'on croise le plus souvent :
- le lien entre les cycles menstruels, les accouchements et les nuits de pleine Lune ?
C'est évident car, comme chacun sait, à la différence des chattes, des brebis et des corneilles : les femmes sont totalement soumises aux influences lunaires lorsqu'on en vient à la naissance de leur progéniture.
- la pleine Lune empêche de dormir ?
Oui, surtout si on ne ferme pas les volets et qu'on a des activités nocturnes (on en revient alors au point précédent).
- faire sécher le linge à l'extérieur le fait blanchir sous l'effet de la Lune ?
Raté : ce sont les peroxydes de la rosée qui causent ce blanchissement.
- par contre il est avéré que sous l'effet de la Lune, certains se transforment en loups garous : on l'a lu dans de nombreux romans, dont certains ont même été adaptés au cinéma. Alors réagissant comme nous, la vigne se transformerait aussi en vigne garou ?

Quid des relations entre la Lune et la vigne et de leur lien à la qualité du vin ?
Pourquoi ne pas aller voir "
Ce que faisaient les gens autrefois", par exemple avec Olivier de Serres et son "Théâtre d'agriculture et mesnage des champs".

"Le théâtre d'agiculture et mesnage des champs" (1651).
Collection personnelle

Car il évoque le temps des vendanges et la Lune !
"Quand vendanger.
Le point de la Lune pour vendanger sera toujours meilleur en sa descente qu'en sa montée pour la garde du vin, par l'expérience de plusieurs.
Néanmoins, [...], nous
ne devons nous arrêter du tout à la Lune mais seulement au bon temps et au loisir, les raisins étant prêts."
Autrement dit, selon ce cher Olivier, même si certains disent qu'il vaut mieux vendanger en Lune descendante que montante, à partir du moment où les raisins sont mûrs et qu'il fait beau : on vendange. Peu importe la Lune.
J'ajouterais qu'en outre, aujourd'hui on vendange dès que çà commence à flétrir afin de sauver fraîcheur aromatique et rendement (15 à 20 hl/ha c'est mieux dans les journaux que dans les cuves).
"Pour ma part, je ne les rogne jamais, selon moi c’est un massacre. Rogner une vigne n’est pas normal. C’est une plante, nous ne sommes pas chez le coiffeur, on fait souffrir à ces plantes un véritable martyr."
Je ne comprends plus.
Un peu car aucun coiffeur ne m'a jamais fait souffrir le martyre (sauf parfois en lisant le nom de son salon (Popul'Hair et Diminu'Tif ça va bien deux minutes mais guère plus)).
Beaucoup car je me demande si je suis le seul à trouver contradictoire que l'on nous dise tout à la fois : "
Les petits rendements sont obligatoires." et "Rogner une vigne n’est pas normal."
Concrêtement on les limite et les contrôle comment les rendements ?



Mais venons en à la cave et, donc, à l'oenologie avec ici aussi une "tactique innovante".
A ma grande déception ces "tactiques" n'ont aucun rapport avec la glorieuse époque où, âgé de 22 ans, j'étais élève officier à Saint Cyr Coëtquidan et y apprenais la tactique et les rudiments du commandement opérationnel.

Dès lors pour l'enseignement de la tactique on gagnera sans doute à s'adresser à un spécialiste reconnu :



"Quelle est votre tactique la plus innovante à la cave ? 

Il faut laisser faire, il faut surveiller, il ne faut surtout pas intervenir sans arrêt. Les œnologues très pointus, je les admire, mais moi j’ai peur d’y toucher. Si votre cave est trop chaude, on peut imaginer intervenir, oui, il faut que le vin soit bien, à la température qui lui convient. Notre cave est entre 12-14°C, sans courant d’air, le vin n’aime pas cela, j’imagine, mais je n’en sais rien finalement, je n’ai jamais demandé ! Je pense qu’il ne serait pas à l’abri, ne serait pas à l’aise. Je parle à mes vins, je leur dis «vous êtes beaux», et à mes vignes, «vous êtes belles» ou «vous êtes fatiguées» ou «merci». Il faut être là, écouter, regarder, sentir, comprendre, déguster bien sûr. Le vin, s’il a une bonne cave fraîche, bien entendu des ouillages – deux fois par semaine chez nous, afin que le fût soit très plein, et qu’il n’y ait pas d’oxydation – après le vin se fait, ce n’est pas nous qui faisons le vin. Il a en lui tout ce qui lui faut pour être bien, comme toutes les créatures."

Bon, il semble que la "tactique la plus innovante" consiste à attendre, surveiller et voir venir.
Un peu comme avec la très innovante ligne Maginot qui, tant du point de vue stratégique que tactique, mena au succès que l'on sait.

Bref :

"[le vin] a en lui tout ce qui lui faut pour être bien, comme toutes les créatures."
Oui : toutes les créatures.
Y compris et surtout les marmottes.



Ah, surtout ne pas oublier la tirade à propos du vin nature :

"C’est quelque chose qu’aurait pu dire un vigneron «nature», vous faites du vin nature alors ?

Le vin nature, c’est une connerie, forcément qu’il est nature. S’ils laissent le vin se faire tout seul, il ne sera pas bon. Un vin demande tout de même du soin."   

Non, le vin n'est pas forcément nature.
En revanche il est forcément culture (et je ne parle pas seulement de viticulture).
Et, en effet :  le vin ne se fait jamais seul car il est nécessairement le fruit de décisions et d'actions humaines. Toute la question étant de savoir quelles sont les actions et décisions que l'on décide de se permettre, ou pas.
Il y a là un vrai sujet oenologique, plein de stratégie et de tactique. Un sujet qui mérite un meilleur traitement que ces jugements arbitraires et à l'emporte pièce (et que j'éffleurais récemment, dans "les jeunes d'aujourd'hui" en regrettant que les oenologues ne s'en emparent pas plus et mieux).

Vient enfin un questionnement et une information essentiels qui me donnent furieusement envie de m'abonner au Figaro :

"Votre couleur préférée  ?"

Inutile de préciser qu'il ne s'agit pas de vin.
Je dois avouer que sur ce coup là Lalou Bize-Leroy m'est extrêmement sympathique puisqu'elle répond imperturbablement à cette question saugrenue.

Je ne voudrais pas vous gâcher la surprise, mais avec des questionnements journalistiques de ce calibre : çà sent vraiment très très fort le prix Albert Londres !





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