Primeurs, trimeurs et frimeurs



Comme chaque année tant le mondovino que la presse grand public commentent diversement les primeurs bordelais.
Presque comme chaque année, puisque l'évènement se déroule habituellement pendant la première semaine d'avril et que, Covid-19 aidant, en 2020 il a fallu s'adapter, s'organiser différemment et le plus souvent repousser les dégustations.

Les primeurs ?
Cet évènement est assez ancien, quoiqu'avec des formes différentes et sans doute moins organisées. On peut, en effet, le faire remonter à quelques siècles, lorsque les négociants ou les courtiers arpentaient le vignoble pour y goûter et y hiérarchiser les productions des uns et des autres.
La qualité de la production pouvait alors s'évaluer non pas sur un vin en début d'élevage ni même "fini" mais bien sur des grappes encore sur pied (les négociants étant vinificateurs et/ou assembleurs et, évidemment, éleveurs).

On trouvera trace de l'activité des négociants et de leurs jugements sur la qualité des millésimes et des châteaux en se penchant sur tel ou tel ouvrage antérieur au classement de 1855.


"Vade-mecum du courtier de vins"
1947 (collection personnelle)

Ceci me permet de remettre l'église au milieu du village.
Il est souvent reproché au classement de 1855 de n'être qu'un classement de courtiers faisant la part belle à la notoriété et à la valeur financière des vins et non pas à leur réelle qualité.
Mais sur quoi donc notoriété et prix se fondaient-ils si ce n'est la connaissance du terrain et le suivi dans le temps de la qualité des vins, joint à la constance voire la progression qualitative de la production de tel ou Château ?



Sur ce sujet on pourra se référer à quelques livres déjà cités sur ce blog
(par exemple ici) parmi lesquels :
- "Topographie de tous les vignobles connus", de Jullien.

Première édition en 1816.

- "Traité sur les vins du Médoc et les autres vins rouges et blancs du département de la Gironde" de Franck.
Première édition en 1824.

Sur le même sujet il faut évoquer le travail d'Abraham Lawton.
Mais aussi (surtout ?) le : "Bordeaux : Its Wines and the Claret Country" de Charles Cocks (1846, ou 1850 pour la version traduite, revue, augmentée et cosignée par Michel Feret).


La forme moderne est bien plus récente : elle date des années 70 mais surtout de 1982. 1982 a en effet permis à Robert Parker de gagner ses galons de prescripteur, pour ne pas dire gourou.
Car il fut alors l'un des rares commentateurs, voire le seul, à ne pas se vautrer dans son ap
préciation du millésime.

Les dégustations en primeur ?
Il s'agit d'y présenter les vins au début de leur élevage afin de les confronter au jugement de professionnels de toutes sortes.
A partir de là les vins sont proposés sur le marché, jugés .. et vendus "en primeur" à un prix qui se définit tout au long de cette période et résulte en particulier de la vieille loi de l'offre et de la demande.
Bien que vendus les vins resteront au château pour y poursuivre leur élevage
pendant 12 à 18 mois ... mais ils appartiendront à leur acheteur (qui espère recevoir les vins ... et les avoir obtenus à un tarif plus avantageux que lors de leur mise en marché ultérieure, y compris lors de Foires aux Vins où certains serviront de produit d'appel), alors que dans le même temps le producteur gérera un stock qui ne lui appartient plus ce qui lui a permis de se (re)constituer une trésorerie.
Sur ce sujet et la situation 2019 on pourra, par exemple, lire Stéphane Dief
dont j'évoque régulièrement les vins sur ce blog (et dont j'ai déjà réservé le 2019).
Car Stéphane est bien loin du clinquant que certains reprochent à Bordeaux en génér
al et aux primeurs en particulier. Il est en effet de ceux - nombreux et trop souvent oubliés - qui triment et font de grands vins à force de travail, de ténacité et de talent.
Oui : pour les vignerons la semaine des primeurs est avant tout la première occasion de présenter le fruit de leur travail et de le confronter à celui de leurs confrères. Aussi d'assurer la pérennité de leur activité.

Depuis 1982 l'évènement s'est développé et divers modules s'y sont greffés. En particulier après que tel ou tel ait décidé de s'y singulariser ou autonomiser. On peut donc - sous réserve d'obtenir diverses invitations - déguster toutes sortes de vins partout sur le vignoble bordelais.
Si l'évènement s'étend, les critiques le font au moins autant. Pour l'essentiel, les uns s'attaqueront aux commentaires institutionnels (assez régulièrement) dithyrambiques lorsqu'il s'agit de la qualité réelle ou supposée du millésime, les autres à l'évolution des tarifs (quand ils montent c'est trop haut, quand ils baissent c'est trop peu) et à la spéculation qu'ils y décèlent (ce sera, au choix, celle des producteurs / des courtiers / des acheteurs). Et de passer des plombes à infliger des discours d'apprentis brokers.
En outre nombreu
x sont ceux qui, tous les ans, s'astreignent courageusement à commenter un évènement dont ils répètent inlassablement qu'il ne représente rien, qu'il ne les intéresse pas et que non vraiment ce truc est absurde.

Les critiques s'étendent ?

"Le buveur en col blanc"
Sokal. (c) Casterman



Oui il en va de même des critiques au sens dégustateurs spécialisés.
Ils sont vraiment très nombreux. Il faut dire que depuis le départ de tonton Bob il y a une place enviable à prendre.
Encore faut
-il en être capable.
Mais quand bien même on ne deviendrait pas le critique incontournable il y aura toujours moyen de bien vivre sur la bête, même à temps partiel.





Moi aussi
je me fais (irrégulièrement) inviter de ci de là. Je profite donc du système. Et, parfois, commente vaguement, sans illusion sur mon potentiel de prescription. Mais sans oublier d'exposer quelques photos statutaires en mode "je suis et vaux ce que je bois. Et ça tombe bien : je bois grand".
La frime.

Dans les commentaires publiés sur tel ou tel site ou blog ou revue on trouvera tout et son contraire.
La bonne nouvelle est que chacun pourra donc conforter son point de vue grâce à un prescripteur en lequel son palais se reconnaît.
La mauvaise est que de toute évidence certains ne reconnaissent pas les Brettanomyces lorsqu'ils les croisent, alors que d'autre
s nous infligent des inventaires à la Prévert dignes du pipotron de la dégustation et que les derniers décrivent des vins qui laissent à penser que non, décidément, on n'a pas goûté les mêmes !
Je ne parle même pas des divergences - parfois conséquentes, pour ne pas dire fondamentales - entre les commentaires et notes reçues par un même vin, selon qui les a attribuées !

Bref tout ça c'est un peu la bouteille à l'encre.
Encre pas toujours très claire, force est de le constater, car au premier rang des critiques régulièrement faites il y a en particulier :
- le doute sur la représe
ntativité de l'échantillon au regard de ce que sera l'assemblage final (voire le fait que cet échantillon ne soit pas représentatif et ait, de surcroît, été spécialement préparé pour l'évènement),
- le fait de goûter en avril un vin qui n'est qu'au tout début de son élevage. Donc encore bien jeune et sans rapport avec ce qu'il sera.

Je commence par la seconde objection.
Cette année j'ai donc goûté "en primeur" non pas début avril mais à la mi-juin. Ce délai d'une quarantaine de jours est-il important ?
Il me semble que oui.
Oui, car au travers de ce que j'ai goûté et goûte / bois régulièrement (on ne reconnaît que ce que l'on connaît !) il m'a semblé que les prises de bois liées à l'élevage étaient bien plus marquées, et parfois gênantes. En particulier lorsqu'elles étaient, ici ou là, associées à une trame acide un rien trop appuyée. Ce qui peut se rencontrer, dans ce millésime ...
Bref : goûter début
Avril, donc au début de l'élevage, est sans doute un bon compromis entre la dégustation du vin à ce moment là, du point de vue structurel mais aussi aromatique, et de l'estimation de ce qu'il sera susceptible de devenir, dès lors que l'élevage qui suivra sera bien géré et intégré.
En revanche, à la mi-juin il m'a parfois été difficile de faire abstraction du bois et de ses tanins, sans pouvoir toujours estimer si c'était un péché véniel car dû à un élevage déjà trop présent mais qui all
ait s'intégrer ... ou annonciateur de grands moments de solitude pour les acheteurs du dit cru.
Pour ma part je m'intéresse un peu à la couleur, beaucoup à la qualité aromatique (en particulier à son lien à la maturité des raisins ... nous en reparlerons en Septembre au travers d'un autre papier) et énormément à la matière, la structure et l'harmonie. Bien sur aussi à la finale qui ne pardonne que rarement à ce stade ingrat où un boisé mal géré et une finale sèche et acide font trembler les dents les plus saines !

Quant à la question de la représentativité de l'échantillon : sauf à camper dans le chai ou à connaître personnellement tel ou tel membre de l'équipe technique on ne peut trancher ... sauf, là aussi, à goûter
régulièrement le cru concerné et, idéalement, à en faire tout aussi régulièrement entrer en cave afin de suivre son devenir ... et de comparer au ressenti en primeur.
Par acquis de conscience on préférera goûter chez les gens sérieux. Je m'y efforce.

Autant dire de suite que comme souvent les critiques en disent plus sur ceux qui les formulent, et leur vision du monde, que sur l'objet des dites critiques.


Et le vin dans tout ça ?

Cette année j'ai peu goûté en primeur, confinement oblige, et l'essentiel de ses dégustations s'est fait dans le sillage de Daniel Sériot (dont je recommande vivement le blog dès lors que l'on cherche un commentaire précis, exhaustif et honnête sur tel ou tel vin en général et en primeur en particulier).
C'était au Laboratoire Rolland.
Pardon : Rolland & associés.


Il y avait beaucoup de vins !





"Thermomètre du pochard"
collection personnelle

Beaucoup trop pour pouvoir tous les goûter correctement dans le temps dont je disposais (et avec le palais (le foie ?) dont je suis équipé).
J'ai donc fait une pré sélection assez large tant par le nombre d'échan
tillons que par leur répartition sur les deux rives (et entre les deux mers).

De cet échantillon je n'ai retenu qu'un relativement petit lot de vins qui ne prétend donc pas à la représentativité de la production bordelaise de 2019 ... car il ne donne pas d'autre image que celle de mes envies et mes affinités préalables et, ensuite, de mon ressenti sensoriel ce jour-là, dans ces conditions là, sur ces bouteilles-là.




Ce sera à lire dans mon prochain billet.
Donc : à suivre ...


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