mardi 10 novembre 2015

Le Gamay, le Beaujolais nouveau et l'ananas


"- Ça vaut quand même pas un Chambertin-Clos-de-Bèze.

Camadule le méprisa à tue-tête :
- C'est pas comparable, mollusque au mazout ! Le Beaujolais nouveau, c'est pas un premier cru, c'est le Beaujolais nouveau, et rien de plus. C'est un pinard malin, un ouistiti de vin, un petit truc sympa et poétique. Évidemment, la poésie et toi, vous passez pas par le même chemin !"
(
René Fallet : "Le Beaujolais nouveau est arrivé")


Je l'évoquais dans un précédent billet : qualifié de "très desloyaut plant" par Philippe le Hardy qui, en 1395, en interdisait la culture en Bourgogne, le Gamay (noir à jus blanc) n'a pas toujours eu très bonne réputation.
Il faut dire qu'à l'époque - déjà ! - il était (il n'était "que" !) considéré comme le vin du peuple, en opposition avec les vins de Pinot noir, vins de l'élite politique et financière.
Sans doute est ce pour cela que l'édit de Philippe le Hardy n'a pas été totalement suivi et que le Gamay a fait plus que subsister en Bourgogne ... en tous cas de 1395 à 1935 (magie des chiffres !), lorsque la mise en place des AOC l'y a condamné.
Quoiqu'il en soit, depuis Philippe le Hardy il n'y avait plus que Mâconnais,  le Beaujolais et jusqu'aux portes de Lyon pour accueillir (officiellement) le Gamay noir à jus blanc et ses jolis vins.
Léon Daudet l'avait d'ailleurs bien compris puisque selon lui :
"Lyon est une ville arrosée par trois grands fleuves : le Rhône, la Saône et le Beaujolais, qui n’est jamais limoneux ni à sec."
Je dois d'ailleurs à la vérité historique de signaler que lorsque j'étais étudiant à Lyon I (au tout début des années 80), c'était encore tout à fait exact ...

L'apparition officielle du Beaujolais nouveau est toutefois un rien plus récente.
C'est en effet le 8 septembre 1951 que parait au Journal Officiel l'arrêté imposant que les vins d'appellation ne soient vendus qu'à partir du 15 décembre de l'année de la vendange.
Les syndicats du Beaujolais montent alors au créneau et, en novembre de la même année, il est précisé « dans quelles conditions certains vins peuvent être commercialisés dès le 13 novembre sans attendre le déblocage du 15 décembre ».
Cette note valait faire part de naissance du Beaujolais nouveau.


La naissance fut toutefois à date variable pendant 15 ans puisque ce n'est qu'en 1967 qu'elle a été fixée au 15 novembre avant, en 1985, d'être associée au 3ème jeudi de novembre.
On notera, pour la petite histoire, que la date légale est aujourd'hui celle à laquelle la commercialisation au grand public est autorisée.
En revanche, à l'origine, il s'agissait de la date à laquelle le vin pouvait quitter les caves ! Il est clair que les impératifs techniques et commerciaux en ont été significativement modifiés : la jolie campagne 2015 (TBWA/COMPACT) que je reproduis ci contre en témoigne par son approche horlogère ("
Minutie, précision et savoir-faire mêlant tradition et modernité").


Noter également que cette année, n'en déplaise à René Fallet, le choix a été fait d'oublier le Beaujolais nouveau au profit des Beaujolais nouveaux.
Ce n'est pas à la marge, on pourra le vérifier sur le site internet dédié.


Cette année, la sortie du Beaujolais nouveau est fixée au 3ème jeudi de novembre ... à savoir le 19 novembre 2015.
Alors pourquoi donc est ce que j'en parle avant ?

Tout simplement parce que j'ai été invité1 à déguster les Beaujolais nouveaux de Georges Duboeuf en primeur : le 6 novembre.
Des nouveaux en primeur ? Y a concept !


Au passage : c'est amusant les échos qui se produisent, parfois ! Pour le coup il y a eu deux échos :
- Le premier qui résonne depuis longtemps : m'a renvoyé a l'époque (révolue depuis 2007 ou 2008 !) où je montais chaque année à Romanèche-Thorins pour la réunion pré vendange, réunion au cours de laquelle je parlais microbiologie appliquée au vin devant le staff technique et les producteurs et vinificateurs invités par G. Duboeuf et son équipe.
Encore une boucle qui s'est bouclée : cette fois je suis venu (revenu) a posteriori, pour y goûter les vins.
- Le second est tout frais puisqu'il s'est manifesté la veille de mon départ : sur Facebook un amusant "débat" (je mets des guillemets car les débats sur facebook ...) naissait sous la plume de bernard Burtschy à propos de récents choix d'Olivier Poussier dans le guide de la RVF à propos du Beaujolais : 
"Courageux et salutaire le travail effectué par Olivier Poussier sur le Beaujolais dans le guide 2016 de la Revue du Vin de France. Il a fait le ménage en éjectant toutes les thermovinifications et les désherbages chimiques outrageux. Ce qui, a contrario, montre l'incompétence, voire les compromissions des autres guides et aussi de quelques articles. Beau travail ! Certains domaines devront choisir entre la piscine et l'abandon du désherbage chimique..."
Ensuite, le même Bernard Burtschy enfonçait le clou :
"Sur le fond, je suis d'accord, il ne faut que juger le vin. Mais il se trouve que la pasteurisation simplifie le vin et un bon dégustateur la repère aisément. Et on peut ne pas aimer les arômes d'ananas induits par le désherbage chimique."
Je passe les détails pour dire que :
- d'une part, et à ce jour, les arômes d'ananas sont décrits comme provenant du butyrate d'éthyle (aussi associé aux arômes de banane et/ou de fraise) et du butyrate d'isoamyle et qu'il s'agit donc d'esters éthyliques d'acides gras.
Pour essayer de dire les choses un peu plus clairement et simplement (juste un peu) : ce sont des composés qui se forment pendant la fermentation alcoolique, par réaction entre les acides gras naturellement libérés dans le moût par les levures fermentaires et l'alcool que ces mêmes levures ont formé.
On cherchera donc en vain un lien entre ces composés et les conditions du désherbage.
Bien sur il est possible que d'autres composés non identifiés typent pour ce genre d'arômes.
Tout est possible.
Il est d'ailleurs bien connu que si ma tante en avait on l'appelerait mon oncle.
Sauf que ma tante reste ma tante et que supposer (voire souhaiter) n'est pas établir.

-
d'autant qu'il faut être sacrément gonflé pour affirmer avec autant d'aplomb que le fait de désherber chimiquement une parcelle entraînera de facto que les vins issus de cette parcelle seront inévitablement typés ananas, et ce quels que soient le cépage, les façons culturales, la maturité lors de la récolte et le mode de vinification et d'élevage ... alors qu'un désherbage non chimique ou un non desherbage n'entraîneront pas l'apparition de ce (soit disant) marqueur aromatique du désherbage chimique
C
ar c'est bien ainsi que le truc nous est vendu.

Même pas peur !

Bref : pour ma part je suis de toute évidence un mauvais dégustateur, probablement "incompétent et compromis".
Je n'ai donc pas repéré d'ananas (je ne parle même pas de banane) dans les vins goûtés ce jour là en compagnie de William Chevalier, retrouvé avec plaisir après une vigoureuse dégustation de Bordeaux et Bordeaux sup lors du dernier congrès des oenologues ... vins qui sentaient un peu la noix de coco, parfois.





Donc les vins ...Globalement ce sont des vins aux robes de belle intensité, avec des rubis francs et soutenus (à deux exceptions près qui étaient montés un peu plus léger, voir plus bas) et des alcools à 13% pour les Beaujolais nouveaux et 13.5% pour les Beaujolais Villages nouveaux.Oui : le vent chaud qui a suivi les pluies d'août a laissé des traces, et pas que sur les nouveaux (j'en parlerai en fin de billet et, selon toutes probabilités, dans le billet suivant) !







En
Beaujolais nouveau :

 
D
estiné au réseau CHR du marché français

Nez ouvert, sur les petits fruits.
L'attaque est ronde, la bouche est marquée par la fraîcheur et la souplesse des tanins. La finale est un peu plus serrée et s'achève sur un joli fruité.
Vin plaisant.


 


Destiné au réseau CHR du marché français.
Nez ouvert et d'intensité moyenne sur les petits fruits, avec d'amusantes notes de pâtisserie (la tarte aux pralines chère aux lyonnais ?).
La bouche est ronde, avec de jolis tanins qui confèrent une structure pas forcément imaginée au premier abord sur un Beaujolais nouveau.
Un joli vin de picole et de plaisir qu'à l'aveugle je n'aurais sans doute pas positionné en Beaujolais nouveau.
Un bon choix pour la table.

Destiné à la GD, sur le marché français.
Robe un peu plus légère.
Nez ouvert, sur le côté fermentaire.
Bouche fraîche, avec de la vivacité sans dureté du fait d'une relative rondeur.
Léger et plaisant c'est un joli vin de comptoir qui me semble plus conforme à l'idée du Beaujolais nouveau old style.







D
estiné aux CHR du marché nord américain
Nez plutôt discret, aux notes de petits fruits rouges.
Rondeur et fraîcheur, plaisantes notes de fruits rouges.
Sympathique vin sur la fraîcheur et le fruité.





D
estiné à la GD, sur le marché nord américain
Rubis soutenu.
Nez de fruits noirs.
Sucrosité à l'attaque, de la rondeur puis finale qui monte en puissance.
Bel équilibre entre le fruit et la structure pour un de ces Beaujolais nouveaux qu'on doit pouvoir garder un peu.






B
io destiné au marché japonais
(sans étiquette lors de la dégustation)
Couleur plus légère que le reste du lot.
Nez de fruits noirs / fruits rouges.
Structure légère, friand, avec un joli fruit : joli primeur qui finit malheureusement de façon un peu sèche et abrupte.





Lui aussi : dégusté sans étiquette, mais en pot du Beaujolais.
Joli rubis soutenu.
Nez frais et ouvert de petits fruits rouges.
Attaque ronde, friande, sur une structure légère et acidulée.
Jolie vivacité finale pour un vin bien fait, dans un style rafraîchissant.


En Beaujolais Villages nouveau :



D
estiné au marché japonais.
Robe rubis de teinte soutenue. Nez ouvert qui propose une belle palette fruitée. Attaque en rondeur, puis la matière prend le relais. Finit sur une jolie note fruitée.
Equilibré et harmonieux, c'est un joli vin de soif.



Destiné à la CHR, sur le marché français

N
ez fin, expressif (fruité / floral)
Jolie matière, c'est friand avec un beau fruit rouge en bouche. On est sur les côtés acidulés avec  une finale nerveuse sans être dure ni agressive.
Plutôt le canal historique du Beaujolais nouveau.

D
estiné à la GD sur le marché français
Au premier abord, nez fermé où percent des notes de fruits rouges.
Attaque ronde, vin plutôt charnu avec une jolie matière et une finale rustique.
J'aime bien ... mais le qualifierais volontiers lui aussi de nouveau à attendre jusqu'au printemps ou l'été 2016.
Vais peut-être bien tenter le coup d'ailleurs !? juste pour le fun.





Pour finir un Beaujolais nouveau rosé :
Robe d'un rose très pâle, frais.
Nez lui aussi très frais (petit fruit, floral, exo agrume (le fabuleux pamplemousse vert de Tahiti, et non pas l'ananas de Mooréa ...).
De la sucrosité puis une finale sur la vivacité.
Ensemble plaisant mais, pour autant, en bouche çà me semble un peu en vrac.
Rien à réellement lui reprocher si ce n'est que c'est pas mon truc.

Forcément nous sommes ensuite passés au chai pour y goûter quelques 2015 en villages et dans les crus, avec Denis Lapalu qui, dans le passé évoqué au début de ce billet, m'avait déjà fait goûter quelques jolis jus !



Beaucoup de vins goûtés sur cuves et ce billet est déjà bien trop long ! Alors je ne parlerai que des deux ou trois qui m'ont le plus plu :
- le Moulin à Vent (cuve 68)
à la couleur d'une noirceur impressionnante et à la frange violine. Nez de pivoine et d'épices douces, Très belle matière avec de la puissance mais des tanins de belles maturité et suavité. Longue finale aromatique. Vin qui va sans aucune doute continuer de s'affiner et devenir superbe.
- un très beau Morgon (photo de la cuve ci contre) aux notes de fruits noirs murs et d'humus. Superbe nez. De la matière, avec de la concentration et de la rondeur. Beaux tanins déjà polis, longue finale pour un vin déjà en place mais qui gagnera encore en s'affinant.
- le Beaujolais Villages de la cuve bois 22. et ses très beaux fruits noirs au nez (cassis et mûre). Grosse couleur, belle structure sur des tanins présents mais suaves. De la concentration et de la maturité. Jolie finale aromatique pour un vin qui va gagner en harmonie.

Il y a eu quelques autres vins, ainsi qu'un passage dans le musée où les affiches sont toujours aussi belles et où j'ai (enfin) découvert l'utilité d'un objet trainant dans ma collection depuis un bail.
De tout cela je parlerai dans un prochain billet.




Un prochain billet mais pas le prochain billet.
Car le billet suivant est, lui, consacré à mon passage à Fleurie, au Château des Bachelards.

Qui a dit "grand écart" ?


"- Ça soûle plus que le vin, le bonheur. Ça devrait pouvoir se garder en tonneau."
(René Fallet : "Le Beaujolais nouveau est arrivé")




1
Oui, c'est une note à l'attention des chieurs de tout poil : j'ai bien été invité.
Ce qui, en l'occurence veut dire que l'on m'a proposé de venir me livrer à l'exercice qui fait l'objet de ce billet.
En conséquence de quoi je me suis débrouillé pour monter à Romanèche-Thorins où j'y ai goûté divers vins qu'ajourd'hui je commente librement.
Qu'en outre ceci ne s'accompagne d'aucune contre partie au delà du fait que l'on m'a fait manger (bien) à midi (joli poisson et jolis vins, dont le Juliénas - Prestige (2009)) et que je suis reparti avec une quille de Moulin à Vent (2009) de la gamme Prestige que l'on m'a offert (et qui sera tôt ou tard goûté à l'aveugle).
Hein ?
Oui : je suis reparti avec divers vins dans le coffre.
Ces vins je les ais choisis en papotant avec W. Chevalier et, surtout, je les ais payés en totalité et au prix public pratiqué par la boutique.


2 commentaires:

  1. officiellement André, les cotes du forez, le saint pourçain, les côtes roannaise et les cotes d'auvergne utilisent aussi le gamay ;)
    t'as réussi à la supporter la comtesse? :)
    j'espère que t'es passé aussi ailleurs.

    Laurent

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Réponse a cette question (et quelques autres) dans le billet que je pense et espère finaliser ce soir ou demain matin.

      Tdaaaaam ...

      Supprimer